Depuis le départ de Justin Trudeau, qui on le sait, n’était pas forcément favorable à la politique de Donald Trump, son successeur Mark Carney marche dans une voie fidèle au premier mais qui est aussi adaptée à la hauteur de la guerre économique que le président américain a volontairement déclenchée contre son voisin et partenaire politique proche. Mais le Canada est aussi et surtout un voisin qui est un des plus gros collaborateurs commerciaux des Etats-Unis…
La volonté de Trump au début de son second mandat de vouloir faire du Canada le 51° Etat américain, a eu l’effet contraire espéré et a justement renforcé l’identité canadienne qui existait déjà auparavant.
En guise de revanche, c’est une guerre commerciale qui a été déclarée entre les deux pays, mais de plus le premier ministre canadien tente aujourd’hui de se rapprocher de l’Union Européenne. Mais maintenant il s’agit avant tout de savoir ce que cela pourrait donner à long terme ?
Une identité canadienne fortement revendiquée
Beaucoup se souviennent de la première rencontre entre Trump et Carney à la maison blanche et probablement que nombre d’entre nous ont remarqué aussi la détermination du canadien à tenir tête à Trump avec un magistral “Canada is not for sale” (et ne le serait jamais). Trump avait alors répliqué « never say never » et cette confrontation a bien entendu accéléré une divergence commerciale, politique et identitaire stratégique qui était déjà en formation par le passé. Le rythme était donc donné et on savait que les rapports entre les deux pays ne seraient désormais plus vraiment simples. Donc une autre alternative s’imposait :
Le Canada ne peut que partiellement se tourner vers la Chine (commercialement parlant, mais certainement pas culturellement), car cette dernière représente toujours (et ce sera probablement le cas encore un peu plus dans le futur) un risque critique pour les valeurs occidentales. Le seul partenaire important envers qui se tourner pour faire face aux menaces commerciales des Etats-Unis était forcément donc l’Union Européenne. Et depuis quelques jours, ce qui aurait ressemblé à de la pure prospective, il y a encore un an, commence à prendre une forme politique concrète. En effet, le 16 septembre 2026, Ursula von der Leyen a officiellement évoqué la création pour le Canada d’un statut de « membre associé » de l’Union européenne, qui serait le premier du genre. Le lendemain, Mark Carney a défendu devant le Parlement européen à Strasbourg l’idée d’une relation beaucoup plus intégrée avec l’Europe.
Cependant, il faut distinguer trois choses :
Le rapprochement stratégique, l’association à l’UE et l’adhésion complète.
Le Canada et l’UE avaient déjà lancé en juin 2025 un nouveau “Strategic Partnership of the Future”, portant notamment sur le commerce, la sécurité économique, le numérique, le climat et la défense. Puis quelque chose d’encore plus significatif s’est produit car en février 2026, le Canada a rejoint le dispositif européen lié aux investissements et aux achats de défense, devenant selon Ottawa le premier pays non européen à participer à cette initiative. Cela veut donc dire que le Canada commence à entrer dans certains écosystèmes européens sans même appartenir à l’Union européenne.
Le Canada peut-il réellement se permettre de devenir le 28ème État membre et non se permettre de devenir le 51ème État américain ?
Avec les traités actuels, l’obstacle est néanmoins considérable. L’article 49 du Traité sur l’Union européenne impose que tout État européen respectant les valeurs de l’Union peut demander à en devenir membre. L’adhésion nécessite ensuite notamment l’unanimité au Conseil, l’accord du Parlement européen et la ratification de l’accord d’adhésion par tous les États concernés.
Le problème canadien saute donc aux yeux, car il n’est pas un État continental européen. Une adhésion classique nécessiterait donc au minimum une interprétation juridiquement et politiquement très audacieuse de la notion d’« État européen », ou plus vraisemblablement une évolution du cadre des traités.
Le projet évoqué lors de la présentation de Carney à Strasbourg est justement celui d’un statut inédit de membre associé. La Commission européenne a publiquement présenté le Canada comme candidat à la première formule de ce type et cela ouvre une question beaucoup plus vaste que celle du seul Canada :
Et si l’Union européenne cessait progressivement d’être seulement une organisation géographique pour devenir également un espace stratégique ?
On pourrait imaginer à terme plusieurs cercles d’intégration :
Tout d’abord nous pourrions imaginer une Union politique dont les États membres actuels (et futurs) répondent aux règles d’adhésion. Ensuite, en termes de Défense et de sécurité, on pourrait envisager un partenariat particulier associé aux infrastructures européennes. En ce qui concerne la technologie et l’industrie, des partenariats très rapprochés par rapport à l’IA, au domaine spatial, à l’informatique quantique, aux semi-conducteurs, à l’énergie et aux minerais critiques pourraient être aussi envisagés. Quant au partenariat stratégique, rappelons-nous que le Canada, le Royaume-Uni et éventuellement d’autres démocraties partenaires comme l’Australie et la Nouvelle Zélande ont aussi des statuts très proches de ce dernier et sont en quelque sorte directement liés à la couronne britannique. Et dans ce cas l’Union ne serait alors plus nécessairement conçue comme un bloc uniforme, mais plutôt comme une architecture concentrique.
Dans sa communication du 17 septembre 2026, Ottawa présente la complémentarité de cette manière :
L’Europe apporte sa puissance de marché, sa recherche et sa capacité industrielle. Le Canada apporte quant à lui des possibilités énergétiques importantes, l’exploitation de minerais critiques et ses possibilités et capacités financières. Le problème est cependant que le Canada ne peut simplement pas remplacer son économie américaine par l’Europe. Son intégration économique, industrielle et logistique avec les États-Unis demeure en effet considérable (il faut d’ailleurs rappeler à ce propos que 70% des exportations canadiennes sont destinées aux USA). C’est précisément pourquoi Carney présente sa stratégie comme une diversification des relations canadiennes plutôt que comme une rupture pure et simple. Son gouvernement vise notamment à augmenter fortement les échanges avec les marchés non américains.
La question qui est légitime de se poser consiste à savoir ce qui constitue l’identité canadienne lorsque son grand voisin remet publiquement en question sa souveraineté ?
La réponse de Carney du 6 mai 2025 est alors un excellent point de départ. Ce n’est donc plus seulement “nous ne sommes pas américains “. Cela devient plutôt potentiellement avec qui voulons-nous construire notre avenir ?
Le Canada possède quelque chose dont l’Europe a besoin
Le message est donc clair et il n’est autre que celui qui consiste à conserver une véritable identité canadienne fortement revendiquée !
Vu les circonstances actuelles, la dépendance américaine devient un risque stratégique. L’Europe devient une alternative partielle en termes de commerce, notamment avec le CETA, les investissements et la coopération politique. Nous pourrions d’ailleurs passer à une véritable cohabitation commerciale et stratégique en ce qui concerne la défense ou l’exploitation des minerais servant aux développement des nouvelles technologies. Mais aussi le Canada pourrait bien remplir le rôle de laboratoire pour une nouvelle Europe, non plus seulement géographique, mais potentiellement organisée autour d’intérêts et d’infrastructures partagées.
Donc, nous pourrions en arriver à une certaine forme de conclusion qui consisterait à se demander si la véritable question n’est pas finalement de savoir si le Canada peut devenir européen, mais de savoir si l’Union européenne pourrait un jour devenir autre chose que européenne ?
L’Europe pourrait donc devenir la première architecture politique transcontinentale à plusieurs niveaux d’intégration. Le Canada pourrait quant à lui constituer un cas d’étude particulièrement intéressant, justement parce qu’un statut d’association inédit est désormais publiquement envisagé et si l’on pose comme hypothèse de travail qu’un jour, les traités soient modifiés et que le pays devienne membre à part entière, on ne parlerait pas simplement d’un 28ème État. On parlerait au contraire d’une transformation de la nature géopolitique de l’Union européenne.
Aujourd’hui, l’article 49 réserve l’adhésion à un “ État européen “. Mais supposons que cet obstacle soit levé ?
Ce serait probablement la conséquence historique la plus importante, car jusqu’ici, l’UE est une construction territoriale européenne. Avec le Canada, elle deviendrait une organisation politique présente simultanément en Europe et en Amérique du Nord, avec en outre une immense façade arctique. La frontière extérieure de l’Union européenne toucherait alors directement celle des États-Unis. Dans ce cas, si le Canada peut appartenir à l’Union en raison de sa proximité politique, économique et institutionnelle, pourquoi le critère géographique devrait-il rester déterminant pour d’autres États ?
Le Canada dispose d’un territoire immense, de ressources énergétiques et minières considérables et d’une position stratégique dans l’Arctique. Cela modifierait certains débats européens sur l’énergie, les minerais critiques, les chaînes d’approvisionnement, la défense et l’autonomie stratégique. Inversement, le Canada entrerait dans un marché et un ensemble réglementaire considérablement plus vaste que son économie nationale. Mais le rapprochement économique existe déjà car les échanges de biens et de services entre l’UE et le Canada ont atteint environ 130 milliards d’euros en 2025, contre 72,1 milliards en 2016. L’UE est actuellement le deuxième partenaire commercial du Canada derrière les États-Unis. Donc l’adhésion ferait passer la relation d’un accord entre partenaires à une logique de marché intérieur.
Que se passerait-il si l’Union européenne cessait d’être définie par l’endroit où se trouvent ses membres et commençait à être définie par ce qu’ils décident de construire ensemble ?
À ce moment-là, l’adhésion du Canada ne serait plus simplement un élargissement de l’Union. Elle pourrait constituer le premier passage d’une Union européenne territoriale à une Union transcontinentale et après tout, n’est-ce pas la base profonde de notre civilisation occidentale. N’en avons donc pas la meilleure des preuves avec l’OTAN ?
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