Les bâtisseurs d’un monde qui n’existe pas encore !

ÉDITORIAL

Pour ce cinquième numéro du Labo 2040, nous avons une matière particulièrement intéressante : les quatre derniers articles forment déjà une progression très nette si on y juxtapose l’hybridation humain-machine, les nouvelles infrastructures, les bâtisseurs et les échecs des idées.

Qu’est-ce qui transforme une innovation en véritable système capable de modifier durablement une civilisation ?

Les quatre derniers articles pourraient sembler, au premier regard, traiter de sujets très différents. Le premier s’interroge sur la possibilité d’une fusion future entre l’être humain et le robot humanoïde. Le deuxième part de l’arrivée du Tesla Semi en Europe pour montrer que derrière un simple camion pourrait apparaître tout un nouvel environnement énergétique, logistique, numérique et industriel.

Le troisième quitte apparemment la technologie pour s’intéresser aux individus capables de voir une organisation entière là où les autres ne distinguent encore que quelques éléments isolés. De Ford à Disney, de Jobs à Musk, ces bâtisseurs n’ont pas nécessairement inventé les technologies sur lesquelles ils se sont appuyés : ils ont surtout compris comment relier des éléments existants pour construire quelque chose qui n’existait pas encore.

Le quatrième article en constitue presque le reflet. Il s’intéresse à ceux qui possédaient parfois une excellente idée, une technologie remarquable ou une vision particulièrement juste, mais qui n’ont jamais réussi à construire quelque chose de durable. Héron d’Alexandrie, Léonard de Vinci ou Gutenberg permettent ainsi de comprendre qu’une invention isolée ne suffit pas. Il faut également des capitaux, des compétences, une organisation, des infrastructures, un marché, une capacité de transmission et surtout une société prête à l’adopter.

Un même mécanisme relie donc ces quatre histoires…

Un robot isolé reste une machine. Un camion électrique isolé reste un véhicule. Une idée isolée reste une idée. Et même un individu exceptionnel ne transforme pas le monde s’il ne réussit pas à construire l’environnement autour de sa vision.

La véritable transformation commence lorsque des éléments jusqu’alors séparés commencent à se connecter, à interagir et finalement à former un système.

C’est peut-être précisément ce que nous sommes en train d’observer aujourd’hui. Les grandes transformations de demain ne viendront peut-être plus seulement de nouveaux objets ou de nouvelles technologies, mais de notre capacité à construire les écosystèmes qui permettront de les relier aux humains, aux entreprises, aux infrastructures et à la société.

La question pour 2040 devient alors beaucoup plus vaste: 

Et si la véritable innovation du futur n’était plus l’objet lui-même, mais tout ce que nous réussirons à construire autour de lui ?

Quand les idées deviennent des écosystèmes

Demain, nous regarderons la ville depuis la terrasse de notre appartement. Rien ne semble véritablement différent par rapport à 2026. Les véhicules circulent toujours. Les immeubles sont toujours là. Les gens continuent de travailler, d’acheter, de se déplacer et de rentrer chez eux le soir et pourtant, quelque chose a profondément changé. En 2026 on achète une voiture parce que l’on a besoin d’une voiture. Un ordinateur parce que l’on a besoin d’un ordinateur. Un téléphone parce que l’on veut téléphoner…

En 2040, ces objets existent toujours, mais ils ne sont plus vraiment seuls.

La voiture communique avec la maison, la maison avec le réseau énergétique, le réseau avec la ville. Un assistant numérique connaît notre agenda, organise certains déplacements, dialogue avec les services publics et prépare notre environnement de travail. Même les robots que l’on croise parfois ne sont plus réellement des machines indépendantes. Ils appartiennent à des systèmes beaucoup plus vastes associant humains, logiciels, infrastructures, données et organisations.

Pendant des siècles, les hommes ont construit des objets. Puis ils ont commencé à construire ce qui existait entre les objets. Et finalement cela a tout changé.

L’invention n’est peut-être plus là où nous la cherchons !

Nous continuons souvent à observer les innovations comme des objets indépendants. Un robot humanoïde apparaît et nous nous demandons ce qu’il sait faire. Un nouveau camion électrique arrive et nous comparons son autonomie, son prix ou ses performances. Une entreprise apparaît et nous cherchons l’idée extraordinaire de son fondateur. Une invention ancienne est redécouverte et nous nous demandons pourquoi personne n’avait compris son potentiel.

Mais peut-être regardons-nous le mauvais endroit :

Les quatre articles qui sont à l’origine de ce Labo racontent finalement une seule et même histoire. Un robot isolé reste une machine. Un camion électrique isolé reste un véhicule. Une idée isolée reste une idée et un visionnaire isolé ne construit pas nécessairement quelque chose qui lui survivra.

La transformation commence lorsque ces éléments parviennent à s’insérer dans un ensemble beaucoup plus vaste. L’innovation pourrait donc progressivement se déplacer de l’objet vers les relations qui se construisent autour de lui.

Et si cela est vrai, les grands bâtisseurs de 2040 ne seront peut-être plus seulement des inventeurs, ils seront d’avantages des architectes d’écosystèmes.

LE SIGNAL FAIBLE

Les objets commencent à disparaître derrière leurs écosystèmes. Nous voyons de fait encore les produits. Mais nous commençons à acheter les systèmes qui les accompagnent.

L’arrivée d’un camion électrique comme le Tesla Semi en Europe constitue un exemple particulièrement parlant. Le véhicule attire naturellement le regard, mais son développement suppose également des infrastructures de recharge, une production et une distribution d’énergie suffisantes, des logiciels, de nouvelles organisations logistiques, de la maintenance, de la formation et éventuellement de nouvelles réglementations. Le camion devient la partie visible d’une infrastructure beaucoup plus importante. C’est un phénomène comparable qui pourrait progressivement concerner les humanoïdes.

Le robot lui-même impressionne, mais que se passera-t-il lorsqu’il sera relié à nos systèmes d’information, nos maisons, nos entreprises, nos infrastructures et peut-être un jour directement à certaines capacités humaines ?

La véritable innovation ne sera alors plus le robot. Elle sera plutôt la relation entre le robot et le monde qui l’entoure.

LA QUESTION FONDAMENTALE

Et si les grandes inventions de demain n’étaient plus des objets, mais les écosystèmes construits autour d’eux ?

Pendant longtemps, inventer signifiait principalement créer quelque chose. Une machine, un produit, un procédé ou bien encore un service. Mais les transformations les plus importantes de notre époque semblent nécessiter autre chose :

Il faut connecter, organiser, financer, standardiser, construire des infrastructures, former des personnes, créer des métiers ou modifier des réglementations.

Il faut même parfois transformer les habitudes d’une société toute entière. La question de 2040 pourrait donc devenir :

Comment transforme-t-on une possibilité en système capable de durer ?

LES QUATRE PORTES

PORTE 1 — L’HUMAIN ET LA MACHINE

Quand la frontière commence à disparaître

Nous imaginons souvent le futur des humanoïdes comme une confrontation entre deux catégories : les humains d’un côté et les robots de l’autre.

Mais cette séparation pourrait devenir progressivement moins pertinente.

Les machines pourraient devenir des prolongements de certaines capacités humaines tandis que l’intelligence artificielle, les prothèses intelligentes, les interfaces cerveau-machine, les exosquelettes et différentes formes d’assistance pourraient progressivement transformer notre définition même de l’autonomie humaine.

La question ne sera alors peut-être plus que pourront faire les robots, mais plutôt que deviendrons-nous lorsque humains et machines appartiendront au même environnement fonctionnel ?

L’humanoïde pourrait ainsi cesser d’être un objet. Il deviendrait au contraire l’ acteur d’un écosystème hybride.

PORTE 2 — LE CAMION QUI CACHE UNE INFRASTRUCTURE

Quand un produit commence à reconstruire son environnement

De prime abord, un camion électrique semble être un remplacement. On y enlève un moteur thermique et on le remplace par une propulsion électrique. Mais cette vision est trompeuse car à grande échelle, électrifier le transport lourd oblige à repenser les dépôts, les stations de recharge, les réseaux électriques, les horaires, la logistique, la maintenance, les logiciels et parfois même l’organisation du travail.

L’objet commence donc à transformer son environnement pour pouvoir exister et ce principe pourrait être beaucoup plus général. La voiture autonome transformera peut-être les routes, le robot transformera l’usine, l’intelligence artificielle transformera l’entreprise, la maison intelligente transformera le réseau énergétique.

L’histoire nous le démontre très bien, une technologie suffisamment importante finit toujours par reconstruire une partie du monde autour d’elle.

PORTE 3 — CEUX QUI VOIENT LE SYSTÈME

Le véritable talent des bâtisseurs

Henry Ford n’a pas inventé l’automobile. Steve Jobs n’a inventé ni l’ordinateur personnel, ni le téléphone portable, ni la musique numérique. Walt Disney n’a pas inventé le cinéma ou le parc d’attractions. Elon Musk n’a inventé ni la voiture électrique ni la fusée, mais leur particularité se trouve ailleurs : 

Ils ont réussi, à différents degrés et dans des contextes très différents, à voir des ensembles là où existaient encore des éléments séparés. Produits, production, distribution, marque, expérience, financement, infrastructures et utilisateurs pouvaient devenir les pièces d’un même système.

PORTE 4 — LES CIMETIÈRES DU FUTUR

Ces bonnes idées qui survivent à leurs auteurs

Héron d’Alexandrie au premier siècle pouvait faire tourner une sphère grâce à la vapeur. Léonard de Vinci pouvait imaginer des machines extraordinaires. Gutenberg réussit à combiner différentes technologies permettant de transformer durablement la diffusion du savoir, tout en rencontrant lui-même de sérieuses difficultés financières.

Ces histoires nous rappellent quelque chose d’essentiel :

La technologie ne suffit pas. Une invention peut être brillante et arriver trop tôt. Une entreprise peut connaître une croissance spectaculaire et disparaître. Un dirigeant peut être visionnaire et être incapable de transmettre sa vision et une organisation peut dépendre tellement de son fondateur qu’elle devient incapable de lui survivre.

L’histoire est remplie de futurs possibles qui ne se sont jamais réalisés.

Inventer le futur et construire les conditions permettant à ce futur d’exister sont deux activités différentes.

LES CONNEXIONS INVISIBLES

De l’objet à la civilisation

Relions maintenant les quatre portes :

Quelque chose apparaît avec la technologie, l’objet, les connexions, le système, l’écosystème, les infrastructures et la société. Mais une seconde chaîne apparaît parallèlement entre l’idée, la vision, l’organisation, le financement, l’adoption, la transmission, ainsi que la durée. La première explique comment une technologie transforme progressivement son environnement. La seconde explique comment une idée devient durable. Et finalement les deux finissent par se rencontrer.

C’est probablement là que se trouve l’un des grands enjeux de 2040. Nous avons appris à inventer des technologies et nous devons maintenant apprendre à construire les environnements dans lesquels elles pourront fonctionner.

LE BÂTISSEUR 

Celui qui voit ce qui manque

Le bâtisseur du futur ne sera pas nécessairement celui qui possède la meilleure technologie. Il pourrait même ne rien inventer au sens traditionnel du terme. Sa compétence sera très certainement différente car face à une innovation, il se demandera :

  • Qu’est-ce qui manque autour d’elle ?
  • Quelle infrastructure ?
  • Quels métiers ?
  • Quelle énergie ?
  • Quelle organisation ?
  • Quel financement ?
  • Quelle réglementation ?
  • Quelle culture ?
  • Quelle confiance ?
  • Quelle transmission ?

Il ne regardera pas seulement ce qui existe. Il observera surtout les espaces vides entre les choses existantes. Car c’est souvent là que se trouvent les entreprises, les institutions et les infrastructures qui restent à inventer.

PROTOTYPE DE CIVILISATION, “LA FABRIQUE 2040”

Imaginons une organisation qui ne serait ni une université, ni un incubateur, ni un laboratoire de recherche, ni une entreprise. Elle emprunterait pourtant quelque chose à chacun. Son travail commencerait avec une technologie émergente. Soit un humanoïde, soit une nouvelle batterie, soit une intelligence artificielle, soit une technologie médicale, soit un nouveau moyen de transport. Mais au lieu de demander uniquement ce que nous pouvons fabriquer avec cela,  elle poserait une autre question :

Quel monde doit exister autour de cette technologie pour qu’elle devienne réellement utile ? 

Ingénieurs, entrepreneurs, sociologues, historiens, designers, économistes, citoyens et administrations y travailleraient ensemble. Ils ne construiraient donc pas seulement des prototypes d’objets, mais ils construiraient néanmoins des prototypes d’écosystèmes.

L’OBJET DU FUTUR: LA CARTE D’UN ÉCOSYSTÈME

Sur une grande table interactive apparaît un objet :

Au centre se trouve une innovation et autour d’elle se déploient automatiquement les infrastructures dont elle aurait besoin :

  • L’Énergie.
  • Les compétences
  • Le financement
  • Les réglementations
  • La logistique
  • Les données
  • Les utilisateurs
  • Les risques
  • Les métiers
  • Les institutions.

Cette carte permettrait de modifier une variable et d’observer les conséquences sur tout le système. Elle ne servirait donc pas à prédire le futur. Elle permettrait plutôt de comprendre ce qu’il faudrait construire pour rendre un futur possible.

LES PORTES QUI S’OUVRENT

Si cette évolution se confirme, plusieurs territoires nouveaux apparaîtraient. Des entreprises spécialisées dans la conception d’écosystèmes pourraient émerger. Les pouvoirs publics pourraient simuler les infrastructures nécessaires avant l’arrivée massive d’une technologie. Les universités pourraient enseigner non plus seulement l’innovation, mais l’intégration systémique. Les entreprises pourraient créer de nouveaux postes chargés de construire les environnements nécessaires à leurs produits et enfin des territoires entiers pourraient devenir des laboratoires dans lesquels seraient expérimentés non plus des objets isolés, mais des systèmes complets.

LES MÉTIERS DE 2040 

L’architecte d’écosystèmes transforme une innovation isolée en système viable. Il est aussi le designer de relations humain-machine. Il organise les interactions entre les personnes, les IA, les robots et leurs environnements. Il est le chef d’orchestre d’infrastructures, il coordonne l’énergie, la mobilité, le numérique et la logistique. Il est aussi un ingénieur d’adoption car il étudie les conditions permettant à une innovation d’être réellement utilisée.

Mais c’est aussi un conservateur des échecs technologiques qui analyse les innovations abandonnées afin d’identifier les futurs qui pourraient être réactivés.

Il est l’architecte d’une transmission organisationnelle et il construit des organisations capables de survivre à leurs fondateurs.

LES ENTREPRISES QUI N’EXISTENT PAS ENCORE

Ecosystem Foundry

Elle transforme des technologies émergentes en écosystèmes économiques complets.

Second Chance Technologies

Elle fouille l’histoire des inventions abandonnées pour identifier celles dont l’environnement technologique est enfin devenu favorable.

Human Machine Habitat
Elle conçoit les espaces permettant aux humains, robots et IA de travailler et de vivre ensemble.

Infrastructure Before Product
Elle construit l’environnement nécessaire avant le lancement d’une nouvelle technologie.

Legacy OS
Elle aide les entreprises à transformer la vision d’un fondateur en culture transmissible.

PROTOTYPES 2040

PROTOTYPE 023 — La Carte d’écosystème

Un outil permettant de visualiser tout ce qui doit exister autour d’une innovation.

PROTOTYPE 024 — Le Cimetière des futurs

Une base mondiale des technologies prometteuses qui ont échoué, accompagnée des raisons de leur disparition.

PROTOTYPE 025 — Laboratoire Humain et machine

Un environnement expérimental consacré à la cohabitation quotidienne entre humains, IA et robots.

PROTOTYPE 026 — Infrastructure Simulator

Un système permettant de tester l’arrivée massive d’une technologie dans une ville ou une région avant son déploiement.

PROTOTYPE 027 — Founder Independence Index

Un indicateur mesurant la capacité d’une organisation à fonctionner et à évoluer indépendamment de son fondateur.

LE GRAND BASCULEMENT

Pendant la révolution industrielle, nous avons appris à produire des objets en masse et pendant la révolution numérique, nous avons appris à connecter l’information avec l’intelligence artificielle, la robotique, l’énergie distribuée et les infrastructures intelligentes, mais une nouvelle étape pourrait apparaître.

Nous commencerons à connecter les systèmes eux-mêmes.Cela concernerait les transports, les habitats, l’énergie, le travail, la santé et même l’éducation. Et c’est même sans parler de l’Information ou de la production.

Le véritable basculement pourrait alors être celui-ci :

Hier, nous inventions des objets pour répondre à des besoins. Demain, nous construirons des écosystèmes capables d’organiser une partie de nos vies.

ÉDUCATION FORMATIONS ET PASSEPORT DE CIVILISATION : APPRENDRE À VOIR LES SYSTÈMES !

4–8 ans

Prendre plusieurs objets et demander aux enfants ce qu’il faut autour d’eux pour qu’ils fonctionnent.

Primaire

Choisir une invention et dessiner toutes les personnes, ressources et infrastructures dont elle dépend.

Secondaire

Choisir une technologie ayant échoué et imaginer ce qui lui aurait permis de réussir.

Université

Transformer une innovation émergente en projet complet d’écosystème.

Entreprise

Identifier ce qui, autour d’un produit existant, pourrait devenir le véritable marché de demain.

Décideurs publics

Étudier les infrastructures qu’une technologie pourrait exiger avant son adoption massive.

Citoyens

Se demander non seulement : « Est-ce que je veux cette technologie ? », mais également : « Quel système suis-je prêt à accepter autour d’elle ? »

LA MÉTHODE DU LABO

Observer l’objet. Comprendre le besoin auquel il répond. Relier les acteurs et infrastructures qui l’entourent. Identifier ce qui manque. Imaginer l’écosystème complet. Tester ses conséquences. Construire un prototype. Transmettre ce qui permettrait au système de durer…

Une idée devient alors une possibilité. La possibilité devient quant à elle une organisation et l’organisation devient tout un écosystème et c’est enfin que tout cet écosystème peut commencer à transformer la société.

UNE JOURNÉE EN 2040

Il est 8 h 17…

Allan K entre dans la “Fabrique 2040” et personne ne fabrique quoi que ce soit. Du moins, rien qu’il puisse immédiatement reconnaître.

Sur une immense table se trouve la représentation d’un robot humanoïde. Autour de lui apparaissent progressivement une maison, un hôpital, une entreprise, un réseau électrique, une compagnie d’assurance, une école de formation et plusieurs administrations.

Une femme déplace l’hôpital et tout l’écosystème se réorganise :

Un ingénieur modifie le prix de l’énergie. Trois entreprises disparaissent de la simulation. Un sociologue change le niveau d’acceptation des robots par la population. Le déploiement prévu en 2038 recule jusqu’en 2043 et Allan comprend enfin qu’ils ne sont pas en train de construire un robot mais ils construisent le monde dans lequel le robot pourra exister.

En quittant la “Fabrique”, Allan repense aux grandes inventions de l’histoire car pendant longtemps, on avait raconté leur histoire en montrant un homme, une date et une machine. Oui c’est vrai Gutenberg avait sa presse. Ford avait son automobile et Jobs avait son ordinateur.

Les livres d’histoire aiment les objets parce qu’ils est faciles à photographier. Ils aiment les inventeurs parce qu’ils sont faciles à raconter. Mais ils montrent rarement les milliers de connexions nécessaires pour qu’une invention transforme réellement une civilisation.

Allan regarda alors une dernière fois le bâtiment. Une phrase était gravée au-dessus de l’entrée :

« Une idée ne change jamais le monde toute seule. »

En 2040, cela semble enfin évident. Mais il a fallu beaucoup de temps pour le comprendre.

Allan K pourrait cette fois ne pas découvrir un objet extraordinaire. Il pourrait entrer dans un endroit où l’on construit des futurs : une sorte d’immense atelier mêlant entrepreneurs, historiens, ingénieurs, sociologues, designers, citoyens, IA et pouvoirs publics. Sur les murs ne seraient pas affichés des produits, mais des systèmes entiers en cours de construction.

LA QUESTION QUE NOUS LAISSONS OUVERTE

Nous savons inventer des machines, nous savons développer des intelligences artificielles, nous savons construire des véhicules, des robots et des réseaux et c’est très bien !

Mais savons-nous construire les sociétés capables de les accueillir sans simplement les subir ?

C’est peut-être là que se trouve désormais la véritable frontière de l’innovation. Non plus seulement inventer ce qui n’existe pas. Mais plutôt comprendre les relations nécessaires pour que cela puisse exister. Et de fait voir le futur est une chose mais construire l’écosystème qui le rendra possible en est une autre.

Le fil rouge n’est finalement ni le robot humanoïde, ni le Tesla Semi, ni l’entrepreneur visionnaire, ni l’échec. C’est tout simplement la construction qui va avec. Les quatre articles regardent le même phénomène à quatre niveaux différents :

L’humain et le robot tout d’abord et on peut se demander ce que devient l’humain lorsque la technologie ne constitue plus seulement un outil, mais commence à faire système avec lui ?

Le Tesla Semi et l’infrastructure qu’il implique ensuite car derrière un produit visible apparaît tout un écosystème invisible : énergie, recharge, logistique, logiciels, maintenance, réglementation.

Il faut ajouter à cela les bâtisseurs car certains individus voient précisément cet écosystème avant les autres et réussissent à assembler des éléments qui existaient déjà.

Enfin, il y a les échecs de l’histoire qui démontrent que voir juste ne suffit pas car sans les financements nécessaires, les organisations, les transmissions, les adoptions et les infrastructures, une excellente idée peut ne rien transformer du tout.

Comment passe-t-on d’une possibilité technologique à une civilisation réellement construite ?

Le signal faible serait que nous sommes peut-être en train de nous tromper lorsque nous observons séparément les robots, les véhicules électriques, l’IA, l’énergie ou les nouveaux modèles d’entreprise. Ce qui compte véritablement est la manière dont ces éléments commencent à s’assembler.

Les quatre portes pourraient alors devenir particulièrement intéressantes :

Porte 1 — Fusionner


En 2040, la frontière pertinente ne sera peut-être plus humain/machine, mais la qualité des systèmes hybrides que nous aurons construits.

Porte 2 — Relier


Le Tesla Semi permettrait de montrer qu’une innovation importante finit par dépasser son objet initial. Un camion devient recharge, énergie, données, dépôts, routes, logiciels, métiers et réglementation.

Porte 3 — Construire


Ici apparaissent les bâtisseurs. Non pas nécessairement ceux qui inventent quelque chose, mais ceux qui comprennent comment assembler les pièces d’un monde nouveau.

Porte 4 — Échouer

Probablement la plus originale. On y retournerait la question : qu’est-ce qui manque à une excellente idée pour devenir une infrastructure durable ? 

Une “Fabrique 2040”, c’est-à-dire une organisation dont la fonction ne serait pas d’inventer une technologie supplémentaire, mais de prendre une technologie prometteuse et de construire tout ce qui doit exister autour d’elle pour qu’elle transforme réellement la société.

Cela nous donnerait également une très belle série de métiers qui n’existent pratiquement pas encore : architecte d’écosystèmes, orchestrateur d’infrastructures hybrides, designer de relations humain-machine, constructeur de chaînes d’adoption, historien prospectif de l’échec, ingénieur de transmission organisationnelle…

Nous sommes progressivement passés de « que va-t-il arriver ? » à « comment cela pourrait-il fonctionner ? ». Ce Labo ajouterait maintenant une troisième question :

Très bien. Mais qui va le construire et comment ? 

Le véritable sujet de ce Labo pourrait être la naissance d’une discipline que nous pourrions nous-mêmes définir : l’ingénierie de civilisation. Non pas pour prédire 2040 mais pour apprendre à le construire.

Le fil rouge n’est finalement ni le robot humanoïde, ni le Tesla Semi, ni l’entrepreneur visionnaire, ni l’échec. C’est au contraire la construction. Les quatre articles regardent le même phénomène à quatre niveaux différents :

  • Humain et  robot: que devient l’humain lorsque la technologie ne constitue plus seulement un outil, mais commence à faire système avec lui ?
  • Tesla Semi et infrastructure: derrière un produit visible apparaît tout un écosystème invisible : énergie, recharge, logistique, logiciels, maintenance, réglementation. 
  • Les bâtisseurs : certains individus voient précisément cet écosystème avant les autres et réussissent à assembler des éléments qui existaient déjà.
  • Les échecs : voir juste ne suffit pas car sans les financements, les organisations,les transmissions, les adoptions et les infrastructures, une excellente idée peut ne rien transformer du tout.

Jusqu’ici, nous avons beaucoup travaillé sur ce qui pourrait exister en 2040. Ce Labo 2040 pourrait s’intéresser à la mécanique permettant de faire advenir le futur.

Comment passe-t-on d’une possibilité technologique à une civilisation réellement construite ?

Cordialement

Allan K

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