Si nous étions des bâtisseurs de civilisation, qu’inventerions-nous pour que chacun puisse contribuer au monde commun sans devoir vivre comme tout le monde ?
L’éditorial — Devenir les auteurs de nos cadres de vie
Un véhicule capable d’accueillir plusieurs usages, un personnage qui devient un univers, une philosophie qui interroge l’autonomie individuelle et une entreprise automobile qui expérimente un cadre de vie. Voici exactement les thèmes de nos quatre derniers articles qui composent finalement un même chantier aujourd’hui.
Dans notre lecture prospective du Robovan, la mobilité s’ouvre sur la possibilité de rapprocher les lieux de vie et de services. Cela ne signifie pas pour autant que toutes les transformations imaginées autour du véhicule correspondent à des projets industriels annoncés. Mais cette exploration pose une question féconde qui est de savoir ce que devient un territoire lorsque certains services peuvent venir à ses habitants ?
D’autre part, les franchises cinématographiques nous conduisent vers une autre architecture… ce sont celles des imaginaires. Un univers peut nourrir des récits, des rencontres et des créations. Il peut aussi installer des habitudes et concentrer l’attention autour de quelques représentations du monde.
La question est maintenant de savoir quelle place y laisser aux contributions du public et à l’apparition d’autres histoires ?
Quant à l’article sur le libertarianisme européen, il nous invite à discuter les conditions de l’autonomie et de quels moyens faut-il disposer pour vivre selon nos propres choix et de connaître les règles communes qui rendent cette liberté possible, notamment pour les personnes qui possèdent peu de ressources ?
Enfin, Woven City ouvre la réflexion sur le rôle des entreprises dans la conception des environnements quotidiens. Nous utilisons ici ce projet comme point de départ, sans lui attribuer les dispositifs de gouvernance que notre Labo 2040 n°8 va imaginer.
Le signal faible — L’organisation de la vie devient un terrain d’innovation
Notre hypothèse de lecture est que certaines innovations commencent à porter sur l’articulation de plusieurs activités. Se déplacer, apprendre, se divertir, habiter et accéder à des services pourraient s’organiser dans des environnements plus étroitement coordonnés et cette coordination promet des commodités. Elle peut aussi rendre les dépendances moins visibles car changer un service devient difficile lorsqu’il conditionne l’accès à plusieurs autres.
Le signal à observer serait donc le déplacement du pouvoir de conception. Qui peut en effet assembler les composantes de notre quotidien ? Ou bien encore les entreprises, les collectivités et les habitants disposent-ils véritablement des mêmes possibilités d’intervention ?
La réponse est probablement de savoir que lorsque l’innovation porte sur un cadre de vie entier, la capacité de ses habitants à en modifier les règles devient une question centrale.
La question fondamentale
Comment devenir les bâtisseurs de nos manières de vivre tout en préservant la liberté de les choisir car bâtir suppose des moyens, des lieux, du temps, des connaissances, des financements et enfin des partenaires. Choisir suppose donc des alternatives réellement accessibles.
Une personne peut être libre de refuser un service et ne disposer d’aucune solution praticable pour se déplacer ou se soigner. Elle peut être invitée à participer sans avoir le temps de venir aux réunions. Elle peut enfin contribuer à une expérimentation sans pouvoir peser sur sa généralisation.
Notre chantier, ici, consiste maintenant à rapprocher trois capacités :
Proposer une autre organisation, participer aux décisions communes et changer de trajectoire sans perdre ses conditions essentielles d’existence. Que faire donc quand les ressources sont finies, quand les infrastructures ont un coût et que les choix de chacun ont des conséquences pour les autres. Construire ensemble demande donc de rendre ces arbitrages visibles.
Les quatre portes
Porte 1 — La mobilité : rapprocher les possibilités de vie
Dans le prolongement de notre exploration du Robovan, imaginons des services mobiles par exemple des ateliers de réparation, des bibliothèques, des espaces de formation ou des points de distribution. Ce sont des propositions du Labo, à confronter aux contraintes techniques et économiques de chaque usage.
Une commune pourrait commencer avec un véhicule existant, un calendrier public et deux services partagés. L’enjeu serait d’élargir les possibilités de vivre hors des grands centres, en maintenant les équipements fixes nécessaires.
La question de cette porte est de savoir quels services faudrait-il rapprocher des habitants pour qu’ils puissent réellement choisir leur lieu de vie ?
Porte 2 — Les imaginaires et la capacité de raconter
Les franchises nous rappellent qu’un univers se construit par ses personnages, ses lieux, ses règles et les histoires qu’il rend possibles. Nous pourrions appliquer cette puissance d’imagination à la vie collective. Et une bibliothèque accueillerait ainsi un atelier où les habitants décrivent une journée de 2040. Par exemple, comment travaille-t-on, qui prend soin des autres et où se rencontre-t-on ? Les récits feraient apparaître des besoins que les questionnaires habituels révèlent mal. Mais il faudrait pour celà donner une place aux voix minoritaires et distinguer les créations originales des usages soumis aux droits des univers existants.
La question principale de cette porte est donc de savoir comment permettre à davantage de personnes de produire les récits à partir desquels nous imaginons l’avenir ?
Porte 3 — L’autonomie : rendre le choix praticable
Notre réflexion sur le libertarianisme conduit à examiner les moyens concrets de l’indépendance : accéder à des outils, comprendre un contrat, apprendre un savoir-faire, trouver un partenaire ou financer un premier essai.
On pourrait imaginer un atelier local où une association, une entreprise ou un groupe d’habitants et y proposer des services alternatifs. Un accompagnement aiderait à établir ses coûts, ses responsabilités et ses effets sur les personnes qui ne souhaitent pas y participer.
L’expérimentation s’inscrirait dans des règles communes explicites, avec des recours et une durée définie.
La question principale de cette porte consisterait à savoir quelles capacités devons-nous partager pour que l’autonomie soit accessible au-delà de ceux qui en ont déjà les moyens.
Porte 4 — L’habitat : participer aux règles du lieu
Woven City nous invite à réfléchir à ce qui se passe lorsque plusieurs dimensions de la vie quotidienne sont expérimentées dans un même environnement.
Notre proposition serait d’associer aux essais techniques un pouvoir de proposition des habitants, par exemple le choix des usages, l’évaluation des difficultés, la demande de modification et la possibilité de suspendre un dispositif selon des conditions définies à l’avance.
Une attention particulière porterait sur le cumul des dépendances. Quand logement, emploi, mobilité et services reposent sur un même acteur, comment préserver une capacité de recours et des alternatives ?
Les connexions invisibles — Du récit à la règle commune
Ces quatre portes se répondent. Un récit donne envie d’essayer une autre organisation. La mobilité la rend accessible. Des moyens partagés permettent de la construire et l’habitat lui donne un lieu où s’éprouver.
Chaque étape peut cependant être exclue. Qui n’ose pas proposer ? Qui ne peut pas financer ? Qui supporte les désagréments de l’essai ou bien encore qui ne sera plus là au moment de l’évaluation ?
Relier les systèmes demande aussi de suivre la répartition des pouvoirs, des bénéfices et des contraintes !
Le bâtisseur — L’assembleur de possibilités
Le bâtisseur de ce numéro serait une équipe associant les habitants, les artisans, les créateurs, les chercheurs, les entreprises et les responsables publics. Son rôle consisterait à transformer une aspiration en expérience concrète. Elle engagerait donc la mobilité, l’habitat, l’accès aux soins, les relations sociales et le budget. L’équipe chercherait plusieurs assemblages possibles, puis proposerait un premier essai limité.
Par ailleurs, une fonction pourrait en émerger, à savoir…l’assembleur de possibilités !
Son travail serait de rendre les options compréhensibles, de trouver les partenaires et de documenter les désaccords. Les décisions et les responsabilités resteraient clairement attribuées aux personnes et institutions concernées.
Le prototype de civilisation — Le territoire des vies plurielles
Imaginons un petit territoire où plusieurs organisations du quotidien coexistent. Certains habitants mutualisent des équipements. D’autres privilégient des solutions individuelles et un réseau de services mobiles complète les lieux permanents. Un atelier accessible accueille les propositions. Chaque expérimentation annonce son objectif, son budget, sa durée, les personnes responsables et ses conditions d’arrêt. Les habitants peuvent contribuer autrement qu’en réunion par exemple par des entretiens, des courriers ou en participation ponctuelle.
Le financement distingue les services essentiels, les équipements partagés et les options particulières. La collectivité débat de ce qui doit être garanti à tous et de ce qui relève d’un choix financé par ses utilisateurs.
Le prototype serait évalué sur des situations concrètes :
Une personne sans voiture accède-t-elle mieux aux services ? Une famille aux revenus modestes peut-elle participer ? Un habitant peut-il quitter une formule collective tout en restant dans son logement ?
La pluralité aurait pourtant un coût. Le territoire devrait expliquer les alternatives qu’il peut maintenir et les raisons de ses arbitrages.
L’objet du futur — Le plan des possibles
Le plan des possibles serait une carte, disponible sur papier et en version numérique, des ressources permettant de transformer son quotidien : des lieux, des équipements, des compétences, des services, des financements et des instances de décision. Pour chaque proposition, il présenterait quatre informations, ce qu’elle rend possible, ce qu’elle demande, qui en fixe les règles et comment en changer.
Trois prototypes 2040 à expérimenter
Ces inventions du Labo restent sans numérotation, dans l’attente de leur intégration au catalogue commun.
La tournée des possibles
Elle serait un service mobile qui relie plusieurs communes et propose successivement réparation, médiation numérique et atelier de projets. Le premier essai utiliserait des équipements disponibles et un calendrier limité. Son évaluation porterait sur les personnes effectivement touchées, les déplacements évités et le coût du service.
Le studio des futurs habitants
Une bibliothèque réunit habitants et créateurs pour raconter plusieurs vies possibles sur le territoire. Chaque récit est ensuite traduit en une proposition testable. L’atelier documente les idées abandonnées, les désaccords et la place donnée aux participants habituellement absents.
Le contrat d’expérimentation habitable
Avant de tester un dispositif dans un lieu de vie, ses responsables précisent les engagements, les coûts, les données nécessaires, les recours et le devenir du service après l’essai. Le prototype vérifie notamment ce qu’il advient des participants si le financement cesse.
Les portes qui s’ouvrent — Les métiers de 2040
- Assembleur de possibilités : réunir ressources et partenaires autour d’un projet de vie concret.
- Scénariste des futurs territoriaux : faire émerger plusieurs visions et traduire leurs différences en situations compréhensibles.
- Coordinateur de services mobiles : organiser tournées, équipements et continuité des prestations.
- Médiateur des règles d’habitation : rendre les décisions accessibles et accompagner leur révision.
- Évaluateur des libertés d’usage : tester les possibilités réelles d’accéder à un service, de le modifier et de le quitter.
Toutes ces fonctions pourraient d’abord enrichir des métiers existants. Leur utilité dépendra de besoins démontrés et d’un financement soutenable.
Les entreprises qui n’existent pas encore
Une coopérative de services itinérants pourrait mutualiser les véhicules et les équipements pour plusieurs communes. Sa viabilité dépendrait des distances, de la fréquentation et de contrats suffisamment stables.
Un studio d’imaginaires territoriaux pourrait associer auteurs, designers et habitants à la conception de scénarios, puis à leur traduction en expériences locales. Son indépendance demanderait de rendre visibles ses commanditaires et ses hypothèses.
Un atelier de transformation des cadres de vie pourrait aider à adapter un logement, mutualiser un espace ou organiser un service de proximité. Son modèle combinerait éventuellement prestations payantes et missions financées pour les publics disposant de moins de moyens.
Le grand basculement — La capacité de transformer son environnement
Le basculement envisagé serait le passage d’environnements proposés aux habitants à des environnements dont ils peuvent aussi modifier la conception.
Cette capacité dépasserait la personnalisation d’un service. Elle porterait sur ses finalités, son financement, ses conditions d’accès et la répartition des responsabilités.
La question économique consisterait alors dans la valeur que nous créons en permettant à d’autres de construire quelque chose de plus. La question politique serait de savoir quels moyens communs rendent cette capacité accessible ? La question culturelle serait de savoir quant à elle quelles vies savons-nous imaginer et reconnaître ?
Une société pourrait ainsi apprécier son progrès à la diversité des trajectoires qu’elle rend possibles, tout en examinant leur compatibilité avec ses ressources et ses engagements collectifs.
Passeport de civilisation — Apprendre à bâtir sans imposer
Petite enfance : construire un lieu de jeu commun et découvrir que les autres souhaitent parfois l’utiliser autrement.
École primaire : imaginer plusieurs aménagements d’une cour et expliquer ce que chacun permet ou empêche.
Secondaire : enquêter sur un service local, ses coûts, ses règles et les personnes qui y accèdent difficilement.
Université et formation professionnelle : concevoir une expérimentation avec les personnes concernées, un budget et des conditions d’arrêt.
Entreprises : associer les utilisateurs aux décisions qui engagent durablement leur quotidien et clarifier les limites de leur participation.
Décideurs publics : organiser la coexistence de plusieurs usages, garantir les services essentiels et rendre les arbitrages contestables.
Citoyens : acquérir les moyens de proposer, coopérer, évaluer et transmettre, selon ses capacités et ses disponibilités.
La méthode du Labo — Observer, comprendre, créer, inventer
Observer : choisir une difficulté concrète du quotidien et écouter plusieurs personnes qui la vivent différemment.
Comprendre : repérer les ressources, les contraintes, les coûts et les détenteurs du pouvoir de décision.
Relier : examiner les conséquences d’une solution sur la mobilité, l’habitat, le travail, les relations et les ressources.
Inventer : proposer plusieurs réponses, en tester une à petite échelle et prévoir sa modification ou son arrêt.
L’exercice de ce numéro consiste à choisir une possibilité de vie difficilement accessible sur votre territoire et nous entraîne à nous poser certaines questions comme que faudrait-il assembler pour la rendre praticable ? Qui faudrait-il associer ? Quel essai de trois mois permettrait d’en apprendre suffisamment pour décider de la suite ?
Cordialement
Allan K




