C’est un fait, les révolutions industrielles vont s’enchaîner les unes après les autres. Nous en avons eu quatre auparavant qui pourraient être identifiées comme telles et comme nous l’avons décrit récemment, nous pourrions être confrontés à une nouvelle révolution qui ne serait plus très largement industrielle comme ce fut le cas par le passé, mais cette fois elle serait plutôt humaine. Dans les grandes lignes, il s’agirait plutôt d’une véritable rupture avec ce que nous avons connu !
Même si la dématérialisation nous amène à un stade ou nous pouvons nous passer d’un maximum d’objets, nous ne pourrions pas nous en priver et vivre dans un univers absolument minimaliste. Cela veut donc dire que l’industrie à encore de beaux jours devant elle. Néanmoins plusieurs éléments nous entraînent à penser que nous penchons vers une tendance qui va de plus en plus dans ce sens et il suffit pour s’en convaincre d’observer la croissance de la dématérialisation qui a été entraînée par l’ère numérique, mais aussi par une conquête spatiale qui va exiger de développer des technologies qui consisteront à concevoir les environnements avec le moins de superflus et de matériel et il ne fait aucun doute que ceux-ci auront une influence très forte sur notre vie, même si nous restons sur notre belle planète.
Une nouvelle révolution plus humaine qu’industrielle ?
Avant les révolutions industrielles, l’humanité a déjà connu plusieurs transformations beaucoup plus profondes :
Des révolutions humaines ont changé non seulement nos outils, mais aussi notre manière de penser, de vivre ensemble et de comprendre le monde. On peut schématiquement en distinguer six grandes, en gardant à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’un découpage historique universellement reconnu, mais plutôt d’une grille de lecture :
La première grande révolution proprement humaine se situe entre 70.000 et 30.000 ans d’ici. Au moment même où Homo sapiens développe ses capacités symboliques extraordinaires, comme un langage complexe, des récits, des représentations, la création artistiques, les rites et les transmissions culturelles. L’être humain ne se contente plus de réagir au monde mais plutôt de commencer à se représenter un monde qui n’existe pas encore. Apparaissent alors progressivement les mythes, les croyances communes, les identités collectives et la capacité à coopérer avec des individus que l’on ne connaît pas personnellement. La grotte, l’objet rituel ou la sépulture deviennent alors véritablement des porteurs de sens.
Pendant l’immense majorité de son existence, Homo sapiens vit de chasse et de cueillette. Puis ensuite certaines populations commencent à domestiquer les plantes et les animaux il y a 10.000 ans d’ici, et cette transformation bouleversera absolument tout :
L’homme devient progressivement sédentaire. Les villages apparaissent, puis ensuite les villes. Les surplus agricoles permettent la spécialisation des métiers. La propriété prend une importance nouvelle et les hiérarchies sociales se complexifient et surtout, l’être humain commence à transformer systématiquement son environnement pour l’adapter à ses besoins.
Avec les premières grandes villes apparaissent des systèmes humains d’une complexité entièrement nouvelle. Il faut alors administrer les récoltes, organiser l’irrigation, construire des infrastructures, lever des impôts, établir des lois, commercer sur de longues distances et coordonner des milliers d’individus. L’écriture devient alors une technologie civilisationnelle majeure. Avec elle apparaissent des États structurés, des administrations, des systèmes juridiques, des monnaies, des archives et des institutions capables de survivre aux individus :
C’est alors que la philosophie grecque, les mathématiques indiennes et arabes, les traditions savantes chinoises, les universités médiévales, la Renaissance, l’imprimerie puis la révolution scientifique participent progressivement à une transformation essentielle…
Révolutions politiques, individuelles, industrielles et technologiques
Copernic, Galilée, Kepler, Newton et beaucoup d’autres participent à une nouvelle conception de la connaissance. L’imprimerie de Gutenberg accélère parallèlement la circulation des idées. La connaissance cesse progressivement d’être seulement héritée, elle devient au contraire cumulative, reproductible et contestable.
Mais une autre transformation gigantesque concerne la place de l’individu. En effet les Lumières, les révolutions américaine et française, l’évolution du droit et les mouvements politiques et sociaux font progresser, de manière très inégale et conflictuelle des idées nouvelles comme celles de la citoyenneté, de la souveraineté populaire, des droits individuels, de l’égalité juridique, de la liberté d’expression et de la représentation politique qui émergent alors.
L’individu n’est progressivement alors plus seulement considéré comme sujet d’un souverain ou membre d’une communauté et s’en suivront après les révolutions industrielles que nous apprenons aujourd’hui dans nos manuels d’histoire :
La machine à vapeur augmente la puissance physique disponible. L’électricité transforme la production et la vie quotidienne. L’automobile et les infrastructures redessinent les territoires, l’informatique augmente notre capacité de calcul. Internet transforme la circulation de l’information et aujourd’hui, l’IA et la robotique commencent à toucher quelque chose d’encore différent, notamment certaines capacités cognitives et décisionnelles jusque-là associées presque exclusivement à l’humain.
Et c’est précisément ici que notre réflexion devient intéressante car une nouvelle révolution humaine pourrait émerger non pas en contradiction avec la cinquième révolution industrielle mais plutôt en parallèle de celle-ci, l’une alimentant tout simplement l’autre.
Les précédentes révolutions industrielles ont principalement transformé ce que l’homme pouvait faire. La révolution qui arrive pourrait transformer ce que l’homme est ou, plus prudemment, la manière dont il se définit et organise son existence.
Les IA personnelles, les robots humanoïdes, les biotechnologies, les interfaces cerveau-machine, la médecine préventive, l’augmentation de la longévité, les environnements intelligents, pour la première fois plusieurs trajectoires technologiques pourraient converger vers l’être humain lui-même et cela rejoint remarquablement l’idée d’une sixième révolution industrielle qui pourrait être beaucoup plus mystique car elle ne concernerait non plus seulement les objets utiles à l’humain mais plutôt un véritable changement de la nature humaine.
Et si la sixième révolution industrielle n’était plus une révolution de l’industrie, mais une révolution humaine ?
Après avoir transformé la matière, l’énergie, la production, l’information et les écosystèmes, l’humanité deviendrait elle-même le prochain territoire de transformation.
La cinquième révolution ne serait peut-être pas seulement une fusion entre l’homme et la machine. Elle serait plutôt une fusion entre l’homme, l’IA, le robot, l’habitat, la santé, l’énergie, la mobilité, les données et l’environnement. Autrement dit, l’homme augmenté ne serait pas nécessairement un cyborg bardé d’implants. Il pourrait devenir le centre d’un environnement technologique qui constitue une extension permanente de lui-même.
La cinquième révolution industrielle pourrait donc être la première dans laquelle la technologie cesse progressivement d’être quelque chose que nous utilisons pour devenir l’environnement dans lequel nous existons.
Pendant deux siècles, nous avons construit des machines capables de transformer le monde à notre place. Nous construisons maintenant des machines capables de comprendre ce monde et d’y agir. La prochaine révolution commencera peut-être lorsque nous cesserons de nous demander ce que les machines peuvent devenir, pour nous demander ce que leur existence va nous permettre de devenir nous-mêmes.
Pour résumer les choses, nous avons mécanisé la force de l’humain, nous avons ensuite industrialisé la production, puis nous avons automatisé l’information, connecté et numérisé le monde et enfin nous faisons aujourd’hui coopérer les humains, les IA et les robots. Ce qui nous attends après celà consiste à redéfinir ce que signifie d’être un humain dans un monde où la technologie peut préférer tout faire :
Et c’est précisément là que le côté « mystique » devient intéressant. Cette sixième révolution ne serait peut-être même plus véritablement industrielle. Elle pourrait être une révolution existentielle. C’est-à-dire dire que l’on va devoir se demander ce qu’il restera de l’humanité lorsque les machines pourront produire, calculer, conduire, construire, soigner, enseigner et peut-être même créer ?
Si les robots produisent une part croissante des biens, si l’IA fournit une part croissante du travail intellectuel et si nos environnements deviennent capables d’anticiper nos besoins, alors la rareté pourrait progressivement se déplacer car ce qui devient précieux n’est plus nécessairement l’objet, mais plutôt le sens, l’attention, l’expérience authentique, la confiance, l’appartenance, la transmission, la contemplation, la relation humaine, la connaissance de soi et le sentiment d’avoir une place dans le monde. Et cela produirait effectivement une nouvelle économie.
Cette révolution pourrait également provoquer un retour du spirituel, sans nécessairement signifier un retour des religions traditionnelles car plus une civilisation maîtrise la matière, plus elle risque de recommencer à s’interroger sur l’immatériel. La conscience, une vie réussie, la transmission, la créativité, le travail, la prolongation de la vie, l’externalisation de la mémoire, la réalité, ces réflexions donnent directement une voie à l’apparition de l’immatériel…
Les cinq premières révolutions ont augmenté notre puissance. La sixième pourrait nous obliger à décider quoi en faire. Les révolutions industrielles précédentes répondaient essentiellement à des problèmes de capacité :
Comment produire davantage ? Comment aller plus vite ? Comment communiquer ? Comment automatiser ? Comment coordonner ?
La sixième révolution poserait un problème totalement différent :
Que voulons-nous faire de toute cette puissance ?
Ce ne serait donc plus simplement une révolution technologique. Ce serait une révolution philosophique, culturelle, anthropologique et peut-être spirituelle. Après avoir appris aux machines à travailler pour nous, nous devrons peut-être réapprendre pourquoi nous vivons.
Cette sixième révolution industrielle pourrait en fait nous rapprocher d’une contre culture à la fois industrielle et intellectuelle mais qui nous a aussi amenée à l’ère numérique et à tout ce que cette dernière représente !
C’était bien ?
Bon…
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