Nous savons presque inventer l’avenir, mais saurons-nous préserver les ressources qui lui permettront d’exister ?

Dans ce quatrième numéro du Labo 2040, vous trouverez un fil conducteur assez net entre les quatre derniers articles publiés sur le site : Bezos et l’« ingénieur universel », Musk et Optimus, ensuite notre fascination historique pour le progrès technologique, et enfin l’eau comme ressource fondamentale.

En somme, les trois premiers parlent de notre capacité croissante à construire le futur, tandis que le quatrième nous rappelle que ce futur reste dépendant de choses beaucoup plus élémentaires. Plus notre civilisation devient technologiquement puissante, plus la maîtrise de ses ressources fondamentales devient stratégique. En gros il s’agit de savoir si demain, nous saurons préserver les ressources qui permettront à cette même civilisation d’exister ? 

Ce quatrième numéro du Labo 2040 introduit une contradiction que le n°3 ne faisait qu’effleurer :

Le numéro 3 disait en substance que nous entrons dans l’époque où il faut apprendre à construire une civilisation avec nos technologies. Les quatre articles suivants par contre ajoutent une question beaucoup plus dérangeante :

Avec quelles ressources allons-nous construire cette civilisation ?

Le basculement entre les Labos 3 et 4

Le Labo n°3 était essentiellement un numéro consacré à l’architecture de la civilisation future tandis que le n°4 pourrait devenir celui consacré à ses conditions matérielles d’existence.

Le Project Prometheus pose la question de l’intelligence et de la capacité à inventer. Optimus pose celle de la capacité à produire et à automatiser. L’article sur notre obsession historique pour le futur montre que l’humanité possède depuis longtemps une extraordinaire faculté à imaginer le monde suivant. Enfin, l’article sur l’eau introduit brutalement la contrainte physique. C’est à dire qu’une civilisation, aussi intelligente soit-elle, reste dépendante de ressources extrêmement concrètes.

Cela nous donne presque une équation qui pourrait se résumer à « Intelligence + machines + imagination + ressources = civilisation ». Si l’un des quatre éléments vient à manquer, l’équation ne fonctionne plus.

Jusqu’à présent, le Labo 2040 s’est intéressé à ce que nous étions capables d’inventer. L’Intelligence artificielle, la robotique, les nouvelles entreprises, les nouvelles institutions ou bien encore les nouvelles manières de vivre qui semblent progressivement dessiner les contours d’une civilisation différente.

Mais une civilisation ne vit jamais uniquement de ses idées car elle a besoin d’énergie et d’eau. Elle a besoin aussi de matières premières, de terres et d’infrastructures. Mais elle doit avant tout apprendre à gérer tout cela suffisamment intelligemment pour continuer à exister.

Les quatre derniers articles nous conduisent ainsi vers une question nouvelle :

Et si le véritable défi du XXIᵉ siècle n’était plus seulement notre capacité à inventer le futur, mais notre capacité à lui fournir durablement les ressources nécessaires pour exister ?

ÉDITORIAL — Le futur possède une infrastructure cachée

Lorsque nous imaginons 2040, nous voyons facilement des robots humanoïdes, des intelligences artificielles, des véhicules autonomes, des fusées réutilisables ou des villes futuristes. Par contre, nous voyons beaucoup moins les milliards de litres d’eau, les gigawatts d’électricité, les métaux, les réseaux, les centres de données, les infrastructures logistiques et les gigantesques systèmes industriels nécessaires pour faire fonctionner cet univers. Et c’est pourtant probablement là que se trouve l’une des grandes questions de notre époque.

Pendant longtemps, la puissance d’une civilisation reposait sur sa capacité à conquérir des territoires et à contrôler leurs ressources. La civilisation industrielle a ensuite cherché à extraire toujours davantage. Quant à la civilisation technologique qui nous arrive, elle devra peut-être apprendre quelque chose de différent et celle-ci n’est autre que de produire davantage d’intelligence et de prospérité avec une quantité limitée de ressources. Le XXIᵉ siècle pourrait ainsi voir apparaître une nouvelle forme de puissance. Non plus seulement la puissance de celui qui possède, mais celle de celui qui sait préserver, recycler, distribuer, substituer et optimiser.

UN SIGNAL FAIBLE

Le véritable signal faible n’est peut-être pas l’apparition d’une nouvelle technologie. Il pourrait bien au contraire être le rapprochement progressif entre intelligence artificielle et gestion des ressources physiques.

Nous avons utilisé l’informatique pour gérer l’information, mais nous pourrions aussi utiliser l’IA pour gérer la matière :

L’eau, l’électricité, les matières premières, les transports, les cultures agricoles, les déchets ou les capacités industrielles pourraient progressivement être administrés par des systèmes capables d’anticiper les besoins et d’éviter une partie des gaspillages. C’est une nouvelle économie qui pourrait alors apparaître, c’est-à-dire l’économie de l’optimisation civilisationnelle.

Son objectif ne serait plus simplement de produire davantage. Il serait mieux de produire mieux avec moins. En bref c’est un sujet auquel nous devons faire face depuis trente ans, mais beaucoup ne s’en rendent pas encore compte aujourd’hui…

LA QUESTION FONDAMENTALE

Une civilisation technologiquement très avancée peut-elle réellement être considérée comme avancée si elle reste incapable de préserver les ressources dont dépend son existence ?

LES QUATRE PORTES QUI SE SONT OUVERTES

Porte n°1 — Project Prometheus : multiplier l’intelligence disponible

Le Project Prometheus nous conduit vers une première hypothèse fascinante. Après avoir automatisé une partie du travail physique, nous cherchons désormais à amplifier le travail intellectuel lui-même. L’enjeu n’est donc plus uniquement de construire une intelligence artificielle capable de répondre à des questions, mais plutôt de construire des systèmes capables d’aider des ingénieurs, des scientifiques et des chercheurs à résoudre des problèmes extrêmement complexes.

Nous pourrions alors entrer dans une époque où la ressource la plus stratégique devient la capacité collective à résoudre des problèmes :

Le pétrole a alimenté la civilisation industrielle, l’intelligence augmentée pourrait alimenter une partie de la civilisation suivante, mais elle devra aussi précisément être utilisée pour résoudre les contraintes que son propre développement contribue à créer.

Porte n°2 — Optimus : transformer l’intelligence en action

Une intelligence capable d’imaginer une solution ne suffit pas car il faut pouvoir agir sur le monde physique. Et c’est là que Optimus et plus largement la robotique humanoïde prennent une dimension beaucoup plus importante.

Le robot devient alors potentiellement le bras physique de l’intelligence artificielle :

Une IA observe. Elle analyse. Elle prévoit et vient ensuite l’intervention du robot…

À terme, cette combinaison pourrait transformer la maintenance des infrastructures, l’agriculture, la construction, la logistique, le recyclage ou la gestion des réseaux énergétiques. L’intelligence artificielle devient alors le cerveau d’une nouvelle infrastructure productive et la robotique son système musculaire.

Porte n°3 — Nous avons toujours rêvé d’inventer demain

La troisième porte est culturelle :

L’humanité n’a jamais attendu de posséder les technologies du futur pour commencer à l’imaginer. Les artistes, les écrivains, les ingénieurs, les architectes et les industriels ont dessiné pendant des générations des villes, des machines, des moyens de transport et des sociétés qui n’existaient pas encore. Cette capacité à imaginer constitue probablement l’une de nos ressources les plus extraordinaires.

Mais malgré tout, quelque chose change car pendant longtemps, nous imaginions le futur beaucoup plus rapidement que nous ne pouvions le construire. L’IA, la robotique, la simulation et les nouvelles capacités industrielles pourraient considérablement réduire cette distance. La frontière entre imaginer une civilisation et commencer à la construire devient donc progressivement plus étroite.

Porte n°4 — L’eau nous rappelle que le futur reste physique

Et soudain apparaît l’eau…

Elle semble presque anachronique au milieu des robots, des intelligences artificielles et des fusées, mais elle est pourtant probablement l’article qui donne son sens à tous les autres. Ne serait-ce que par le simple fait qu’un centre de données dépend d’infrastructures physiques. Une usine quant à elle dépend de ressources. Une ville dépend d’énergie. Une population dépend de l’agriculture. Donc aucune civilisation humaine ne peut se passer d’eau.

L’eau nous rappelle donc une vérité fondamentale et elle n’est autre que le numérique n’a jamais aboli le monde physique.

En guise de conclusion provisoire, plus notre civilisation devient sophistiquée, plus la gestion intelligente de ses ressources devient stratégique.

LES CONNEXIONS INVISIBLES

À première vue, Jeff Bezos, Elon Musk, les visions futuristes du XXᵉ siècle et la géopolitique de l’eau n’ont pratiquement rien en commun, pourtant, ils racontent quatre étapes d’une seule histoire :

Imaginer, comprendre, construire et préserver !

Nous imaginons le futur, nous construisons des intelligences capables de nous aider à le concevoir et nous construisons des machines capables de le matérialiser. Mais nous découvrons aussi simultanément que cette civilisation doit rester compatible avec les limites du monde physique et c’est probablement l’une des connexions invisibles les plus importantes explorées jusqu’à présent par le Labo 2040.

L’intelligence artificielle et les ressources naturelles ne sont pas deux sujets différents. Elles pourraient devenir les deux faces d’un même problème civilisationnel. L’une augmentant notre capacité d’action et l’autre en définissant les limites.

LE BÂTISSEUR

Le bâtisseur ici ne devrait peut-être pas être une personne, mais il pourrait plutôt être un ingénieur de civilisation. Une nouvelle figure apparaît progressivement à la frontière de plusieurs disciplines. Il comprend les technologies, mais également les ressources. Il maîtrise les systèmes complexes. Il sait que modifier une infrastructure énergétique transforme l’industrie, que modifier l’agriculture transforme l’eau, que modifier les transports transforme les villes et que modifier l’IA transforme potentiellement l’ensemble. L’ingénieur du XXᵉ siècle construisait une machine tandis que l’ingénieur de civilisation du XXIᵉ siècle devra peut-être apprendre à construire des systèmes capables de durer.

PROTOTYPE DE CIVILISATION

Une ville qui connaît ses ressources

Imaginons une ville en 2040 :

Elle connaît en permanence la quantité d’eau dont elle dispose. Elle connaît ses réserves énergétiques. Elle connaît l’état de ses infrastructures. Elle connaît les capacités de production alimentaire de sa région et elle connaît aussi ses déchets et surtout les matières qu’ils contiennent.

Des millions de capteurs alimentent une représentation numérique de son fonctionnement. Pourtant, l’IA ne gouverne pas la ville. Elle permet davantage aux humains de comprendre ce qui lui arrive.

Lorsqu’une sécheresse apparaît, des milliers de scénarios sont simulés. Lorsqu’un réseau d’eau commence à fuir, les robots interviennent avant la rupture. Lorsqu’une matière première devient rare, les systèmes industriels identifient les objets qui peuvent être recyclés. Enfin, lorsqu’un surplus énergétique apparaît, il est automatiquement dirigé vers les usages capables de l’absorber.

La ville commence alors à ressembler à un organisme vivant. Elle connaît son métabolisme et la civilisation commence à comprendre ce qu’elle consomme pour rester en vie.

L’OBJET DU FUTUR

Le Tableau de bord des ressources de civilisation

Chaque ville, région ou État disposerait d’un tableau de bord permettant de connaître presque en temps réel ses réserves d’eau, sa production énergétique, ses besoins alimentaires, ses stocks stratégiques, ses capacités industrielles, ses matières recyclables, ses dépendances étrangères, ses infrastructures critiques et ses vulnérabilités futures.

Nous disposons aujourd’hui d’indicateurs économiques extraordinairement précis et nous pourrions demain disposer d’un véritable tableau de bord du métabolisme d’une civilisation.

CINQ QUESTIONS À SE POSER

  • Une civilisation peut-elle devenir plus prospère tout en consommant moins de ressources ?
  • L’IA deviendra-t-elle le principal outil de gestion des ressources du XXIᵉ siècle?
  • Les ressources naturelles redeviendront-elles le principal instrument de puissance géopolitique ?
  • Une ville pourrait-elle un jour connaître exactement son propre métabolisme ?
  • La véritable mesure du progrès sera-t-elle notre capacité à transformer chaque unité de ressource en davantage de qualité de vie ?

LE CATALOGUE DES INNOVATIONS DE CIVILISATION

Innovation n°029 — Le Système d’exploitation des ressources

Ce système d’exploitation des ressources serait une plateforme capable de réunir eau, énergie, alimentation, mobilité, déchets et matières premières afin d’anticiper les tensions et d’optimiser leur utilisation.

Premier marché : villes et infrastructures critiques.
Maturité estimée : 2030-2040.

Innovation n°030 — Le Jumeau hydrique territorial

Le jumeau hybride territorial serait un jumeau numérique reproduisant le fonctionnement complet du cycle de l’eau d’une ville ou d’une région : réserves, nappes, réseaux, consommation, agriculture, industrie et prévisions météorologiques permettant de tester une décision avant de l’appliquer au monde réel.

Innovation n°031 — L’Auditeur de dépendance civilisationnelle

Il s’agirait ici d’une nouvelle profession chargée d’identifier les ressources dont dépend réellement une entreprise, une ville ou un État. Son travail ne consisterait pas seulement à demander : « De quoi disposons-nous ? » Mais surtout de se demander ce qu’il se passerait si cette ressource disparaissait pendant six mois ?

Innovation n°032 — La Banque des matières

Les villes pourraient considérer leurs bâtiments, leurs automobiles, leurs infrastructures et leurs déchets comme d’immenses réserves de matières premières. Chaque matériau disposerait d’un passeport permettant de savoir où il se trouve et comment le récupérer. La ville deviendrait alors progressivement sa propre mine.

Innovation n°033 — Le Courtier en ressources intelligentes

Le courtier en ressources serait une profession chargée de mettre en relation les surplus d’une organisation avec les besoins d’une autre. La chaleur perdue d’un centre de données pourrait chauffer des logements. Les eaux traitées pourraient alimenter certains usages industriels et les déchets d’une entreprise pourraient devenir les matières premières d’une autre. C’est en quelque sorte un peu le cas aujourd’hui, mais il y a encore moyen d’aller plus loin dans ce domaine.

Innovation n°034 — Le Gardien numérique de bassin

Il s’agirait ici d’une IA spécialisée dans la gestion d’un bassin hydrographique partagé entre plusieurs territoires ou plusieurs États. Elle ne prendrait aucune décision politique, mais fournirait à toutes les parties une représentation commune des réserves, des prélèvements, des besoins et des scénarios futurs. La technologie deviendrait alors également un outil diplomatique.

Innovation n°035 — Le Passeport hydrique des produits

À côté du prix et de l’empreinte carbone pourrait apparaître une information nouvelle, à savoir combien d’eau a réellement été nécessaire pour fabriquer ce produit ? Cela pourrait profondément modifier certains choix industriels et agricoles.

Innovation n°036 — L’Assurance de résilience

A ce stade, une assurance ne couvrirait plus seulement les dégâts après une catastrophe. Elle analysera auparavant la capacité d’une entreprise, d’un bâtiment ou d’une ville à survivre à une pénurie d’eau, une interruption énergétique, une rupture logistique ou une défaillance numérique. Elle assurerait donc moins la réparation que la capacité à continuer de fonctionner.

Innovation n°037 — L’Ingénieur de sobriété invisible

Le métier d’ingénieur de sobriété invisible consisterait à réduire la consommation de ressources sans réduire la qualité de vie. La sobriété ne serait plus nécessairement vécue comme une privation. Elle deviendrait davantage un problème d’ingénierie.

Innovation n°038 — Le Marché des ressources évitées

Nous savons mesurer ce que nous produisons mais pourquoi ne pas également mesurer ce que nous avons réussi à ne pas consommer ?

Un litre d’eau économisé, un kilowattheure évité ou un kilogramme de matière réutilisé pourrait acquérir une valeur économique mesurable. Nous créerions ainsi une économie dans laquelle ne pas gaspiller deviendrait également productif.

LE GRAND BASCULEMENT

Le XXᵉ siècle pourrait finalement être résumé par une logique extrêmement simple :

Extraire, produire, consommer et enfin jeter. Le XXIᵉ siècle devra peut-être en inventer une autre :

Observer, puis prévoir, produire, utiliser, récupérer et enfin réutiliser.

C’est un changement beaucoup plus profond qu’une simple transition écologique. Il s’agit désormais d’un changement de fonctionnement de la civilisation.

Après avoir construit une économie de la production, nous pourrions progressivement construire une économie de la circulation permanente des ressources et l’IA pourrait en devenir l’un des principaux systèmes de coordination.

LES ENTREPRISES QUI N’EXISTENT PAS ENCORE

Les géants économiques de 2040 ne seront peut-être pas uniquement des fabricants de robots ou des entreprises d’intelligence artificielle. Certaines pourraient d’ailleurs naître dans des domaines beaucoup moins spectaculaires :

Par exemple dans la récupération des matières, la gestion intelligente de l’eau, la prévision des ressources, les jumeaux numériques territoriaux, l’agriculture robotisée, la maintenance autonome, la transformation des déchets ou bien encore dans la gestion des infrastructures critiques. Elles pourraient vendre de la résilience, et c’est quelque chose que nous considérons encore aujourd’hui comme difficilement commercialisable. Autrement dit, la capacité d’une société à continuer de fonctionner lorsque quelque chose vient à manquer.

CONCLUSION

Pendant longtemps, nous avons imaginé le futur en regardant vers le ciel. Nous rêvions de fusées, de robots, de villes extraordinaires et de machines capables de penser.

Nous sommes peut-être enfin en train de construire une partie de ce futur, mais cette extraordinaire puissance d’invention nous oblige désormais à regarder également sous nos pieds. Car derrière chaque intelligence artificielle, chaque robot, chaque usine et chaque ville se trouvent de l’énergie, des matériaux, de l’eau et des infrastructures.

La civilisation la plus avancée du XXIᵉ siècle ne sera donc peut-être pas celle qui possédera les machines les plus extraordinaires, mais elle pourrait être celle qui aura compris comment accomplir des choses extraordinaires avec le moins de ressources possible.

Nous savons presque inventer l’avenir, mais la question devient désormais beaucoup plus importante :

Saurons-nous préserver ce qui lui permettra d’exister ?

Rendez-vous dans le prochain Labo 2040.

Cordialement,
 Allan K.

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