La Lettre — Après avoir transformé le monde, que voulons-nous devenir ?

À première vue, l’Islande, l’économie des services et les révolutions industrielles semblent raconter des histoires différentes. Pourtant, ces quatre articles nous ramènent à une même interrogation : 

Comment garder la maîtrise de notre avenir ?

Le cas islandais souligne les tensions entre intégration européenne, souveraineté et préservation des ressources nationales. L’hypothèse d’une influence russe mérite d’être examinée, mais l’article rappelle qu’aucune preuve publique solide ne permet de l’établir. Derrière cette question se dessine l’importance stratégique du Grand Nord, de ses routes et de ses connexions.

Cette question de la maîtrise se retrouve aussi dans les transformations de notre économie. Après avoir acheté des produits, puis des services et des abonnements, nous pourrions accéder à des écosystèmes complets. L’intelligence artificielle pourrait coordonner notre mobilité, notre logement, notre énergie et nos besoins quotidiens. Nous paierions alors davantage pour obtenir un résultat, tandis que notre environnement organiserait les moyens nécessaires. Les entreprises capables d’orchestrer ces systèmes pourraient ainsi devenir les infrastructures de notre vie quotidienne.

Les révolutions industrielles permettent de replacer ce basculement dans une histoire plus longue. Les machines, l’électricité, l’informatique et les réseaux ont successivement élargi nos capacités d’action. Mais ces transformations se chevauchent, laissant coexister des modèles économiques et sociaux parfois contradictoires. Cette lettre envisage une cinquième révolution tournée vers l’humain augmenté, tout en distinguant cette hypothèse de l’« Industry 5.0 » européenne. La transformation pourrait désormais toucher autant l’être humain et son environnement que les outils qu’il utilise. 

L’hypothèse d’une sixième révolution ouvre alors une perspective plus humaine, culturelle et philosophique. Si les machines accomplissent une part croissante de nos tâches, quelle place donnerons-nous au travail et à la créativité ?

Le sens, la confiance, la transmission et les relations humaines pourraient prendre une importance nouvelle. En reliant ces quatre articles, une question apparaît c’est à dire qui choisira les finalités des systèmes auxquels nous confions notre existence ?

Islande et Union européenne : quelle place pour l’influence russe ?

L’article interroge les raisons du refus islandais de reprendre les négociations d’adhésion à l’Union européenne. La maîtrise des ressources halieutiques, la souveraineté et les avantages du compromis actuel constituent des explications internes importantes. Mais une éventuelle influence russe reste une hypothèse, toutefois sans preuve publique solide permettant de lui attribuer le résultat.

Les opérations d’influence peuvent cependant amplifier des divisions existantes et fragiliser la confiance envers les institutions. La position de l’Islande entre l’Arctique et l’Atlantique donne à cette question une dimension stratégique majeure.

Après l’économie du produit et du service, que va-t-il arriver ?

Après la propriété des objets, les services et les abonnements ont progressivement placé l’accès au centre de la consommation. L’étape suivante pourrait être une économie d’écosystèmes capables de coordonner plusieurs services autour de nos besoins.

Grâce aux agents IA, nous pourrions exprimer une intention plutôt qu’organiser nous-mêmes chaque opération nécessaire. La mobilité, l’habitat, l’énergie et la santé pourraient ainsi fonctionner comme les composantes d’un environnement intelligent et les entreprises ne vendraient plus seulement des produits mais elles organiseraient les systèmes permettant d’obtenir les résultats recherchés. 

Les cinq révolutions industrielles 

Les transformations industrielles se superposent, faisant coexister plusieurs modèles de production, de consommation et de société. Après la mécanisation, l’électricité et le numérique, l’IA et la robotique élargissent les possibilités d’automatisation. Cet article envisage ensuite une cinquième révolution où les technologies pourraient modifier les capacités physiques et cognitives humaines.

Cette hypothèse se distingue de l’« Industry 5.0 » européenne, centrée sur une industrie humaine, durable et résiliente et derrière cette succession de transformations apparaît une question essentielle à savoir comment trouver notre place dans ces mondes qui émergent ?

Et si la sixième révolution était une révolution humaine ?

L’histoire rappelle que les grandes transformations humaines ont aussi concerné les croyances, les connaissances, les droits et la coopération. Une prochaine révolution pourrait prolonger cette histoire en transformant notre manière de nous définir et d’organiser notre existence.

L’être humain augmenté pourrait être celui dont l’environnement intelligent étend les capacités, au-delà des seuls implants. En effet ,si les machines prennent en charge davantage de tâches, le sens, la transmission et les relations humaines pourraient devenir plus précieux et cette perspective ouvre une interrogation philosophique : que souhaitons-nous faire de la puissance que nous avons acquise ? 

Après avoir appris à transformer le monde, il nous faudra peut-être apprendre à décider ensemble de ce que nous voulons devenir.

Pendant longtemps, le progrès a principalement consisté à élargir le champ de nos possibilités. Produire davantage, voyager plus loin, communiquer plus vite, soigner mieux et accéder à davantage de connaissances. Mais disposer de nouvelles capacités ne nous dit pas automatiquement quelle vie nous souhaitons construire car une technologie peut résoudre un problème sans répondre à la question du sens de son utilisation. Nous pourrions donc entrer dans une époque où choisir les finalités du progrès devient aussi essentiel que développer ses moyens.

Si l’intelligence artificielle nous libère du temps, à quoi souhaiterons-nous consacrer ce temps retrouvé et si notre maison anticipe nos besoins, quelle place préserverons-nous pour l’imprévu et nos décisions personnelles ?

Si la médecine prévient davantage les maladies, comment éviter que notre existence se transforme en surveillance permanente et si les robots accomplissent une partie de notre travail, comment continuerons-nous à contribuer à la société et à nous sentir utiles ?

Toutes ces questions concernent nos valeurs, nos institutions et la place que nous souhaitons donner à chacun. Décider ensemble suppose alors de rendre ces choix compréhensibles et accessibles au débat et une société ne peut pas confier entièrement la définition de son avenir aux entreprises qui conçoivent ses technologies.

L’école, les collectivités, les associations, les chercheurs et les citoyens doivent pouvoir participer à cette réflexion. Cela implique de discuter des bénéfices, mais aussi de la répartition du pouvoir, des ressources et des responsabilités et surtout de préserver plusieurs manières de vivre, car nous ne partageons pas tous la même définition d’une existence réussie. Certains souhaiteront une vie très automatisée tandis que d’autres privilégieront l’autonomie, la sobriété ou les relations directes.

Construire un avenir commun demandera de rendre ces aspirations compatibles, sans imposer un modèle unique du bonheur. Le progrès pourrait alors se mesurer aussi à notre capacité de choisir, de comprendre et de modifier les systèmes dont nous dépendons. La prochaine grande transformation pourrait d’ailleurs commencer lorsque nous apprendrons à faire de notre puissance technique un projet collectif et c’est là que l’avenir prendra forme à travers ce que nous saurons inventer, mais aussi à travers ce que nous déciderons de préserver, de partager et de transmettre…

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