Le XXIᵉ siècle pourrait être celui de la confrontation entre une puissance technologique presque sans précédent et des contraintes physiques qui, elles, sont vieilles comme l’humanité !

Les quatre derniers articles permettent une synthèse différente des « Lettres » précédentes : 

Cette lettre est moins centrée sur une technologie particulière et davantage sur la tension entre notre capacité croissante à transformer le monde et les limites physiques de celui-ci.

À première vue, le « Project Prometheus », « Optimus Gen 3 », nos vieilles représentations du futur et les tensions mondiales autour de l’eau racontent quatre histoires différentes. Pourtant, elles posent toutes la même question : jusqu’où l’humanité pourra-t-elle transformer son environnement ?

Avec le « Project Prometheus », Jeff Bezos semble vouloir franchir une nouvelle étape de l’intelligence artificielle. Il ne veut plus seulement produire des informations, des textes ou des images, mais plutôt participer à la conception du monde physique. L’IA deviendrait alors progressivement ingénieur, expérimentateur et peut-être un jour inventeur.

Avec « Optimus Gen 3 », Elon Musk poursuit finalement une ambition complémentaire. Si l’intelligence artificielle apprend à comprendre et à concevoir notre environnement, le robot humanoïde pourrait devenir le corps capable d’agir dans celui-ci. Après avoir automatisé l’information, nous commencerions ainsi à automatiser l’action.

Mais cette volonté de construire un monde meilleur grâce à la technologie n’a finalement rien de nouveau. Depuis plus d’un siècle, ingénieurs, designers, écrivains, entrepreneurs et illustrateurs imaginent des villes extraordinaires, des machines autonomes et des sociétés débarrassées d’une partie de leurs contraintes matérielles.

Nous sommes peut-être simplement arrivés au moment où certaines de ces vieilles visions commencent à devenir techniquement réalisables.

Et pourtant, au milieu de cette extraordinaire accélération technologique, une ressource vieille comme le monde pourrait nous rappeler brutalement nos limites : l’eau.

Nous pouvons construire des intelligences artificielles, des robots humanoïdes, des villes intelligentes et peut-être demain des colonies spatiales, mais aucune civilisation ne peut cependant fonctionner durablement sans eau, sans énergie, sans nourriture et sans matières premières.

Jamais l’humanité n’aura probablement disposé d’autant d’outils pour transformer son environnement. Et jamais elle n’aura autant dû apprendre à gérer les ressources qui permettent à cet environnement d’exister.

La véritable compétition mondiale pourrait donc ne pas opposer uniquement les nations qui possèdent les meilleures intelligences artificielles, les meilleurs robots ou les industries les plus performantes, mais en revanche elle opposera peut-être celles qui sauront relier les puissances technologiques et maîtriser les ressources fondamentales. Inventer le futur ne consistera pas seulement à construire des machines extraordinaires mais il faudra également construire le monde dans lequel elles pourront fonctionner durablement.

Et c’est peut-être là que se trouve l’un des grands défis de notre époque, c’est à dire apprendre à maîtriser le progrès sans oublier les ressources qui rendent toute civilisation possible.

1. Project Prometheus — Jeff Bezos cherche-t-il à inventer l’ingénieur universel du XXIᵉ siècle ? 

Avec le « Project Prometheus », Jeff Bezos semble vouloir faire franchir une nouvelle frontière par rapport  à l’intelligence artificielle. Il veut passer du monde numérique au monde physique. L’objectif ne serait plus seulement de créer une IA capable de répondre, d’analyser ou de générer, mais une intelligence capable d’apprendre à partir d’expériences concrètes et de participer à la conception de nouveaux objets et systèmes. Une sorte d’ingénieur universel capable de travailler dans de multiples disciplines. Après avoir transformé le commerce et investi dans la conquête spatiale, Bezos pourrait ainsi chercher à automatiser une partie du processus même de l’invention. Avec une question vertigineuse à la clé : 

Que se passera-t-il lorsque les machines participeront elles-mêmes à la création des prochaines technologies ?

2. Optimus Gen 3 — Mais que cherche réellement Elon Musk ?

Avec Optimus, Elon Musk ne cherche probablement pas simplement à commercialiser un robot humanoïde supplémentaire. Son ambition paraît beaucoup plus vaste. Il veut donner un corps à l’intelligence artificielle afin qu’elle puisse intervenir directement dans notre environnement physique. Tesla pourrait ainsi évoluer progressivement d’un constructeur automobile vers une entreprise développant un véritable écosystème mêlant IA, robotique, mobilité autonome, énergie et infrastructures. Optimus deviendrait alors une pièce supplémentaire de cet ensemble. Le pari reste considérable et son calendrier très incertain, mais si cette vision aboutit, le robot humanoïde pourrait transformer aussi profondément le travail que l’ordinateur personnel l’a fait avant lui.

3. Un avenir technologique meilleur — Une obsession qui ne date pas d’hier

Nous imaginions déjà, il y a près d’un siècle, des villes futuristes, des véhicules autonomes, des robots et des machines capables de nous libérer des tâches les plus pénibles. Les couvertures Pulp, les designers industriels et les grandes expositions internationales traduisaient cette extraordinaire confiance dans le progrès. Une partie de cet imaginaire semble aujourd’hui réapparaître dans les projets technologiques contemporains, jusque dans leur esthétique. Le futur que nous construisons ressemble parfois étrangement à celui que nos arrière-grands-parents avaient imaginé. Derrière les technologies se cache donc quelque chose de beaucoup plus ancien : notre besoin permanent de rêver collectivement à un monde meilleur avant même d’être capables de le construire.

4. L’eau — Une des plus grosses problématiques du XXIᵉ siècle

Des aqueducs romains aux immenses barrages contemporains, maîtriser l’eau a toujours constitué l’un des fondements des civilisations. Mais la croissance démographique, l’agriculture, la production industrielle,toujours plus croissante, la production énergétique et le changement climatique renforcent aujourd’hui considérablement les pressions exercées sur cette ressource. Lorsque plusieurs États dépendent d’un même fleuve ou d’un même bassin, l’eau peut également devenir un puissant multiplicateur de tensions géopolitiques. Nil, Mékong, Jourdain, Helmand ou Indus montrent combien ressources, énergie, souveraineté et sécurité alimentaire sont désormais imbriquées. À l’heure où nous rêvons d’IA et de robots extraordinaires, l’une des ressources les plus élémentaires pourrait paradoxalement devenir l’un des grands enjeux stratégiques du XXIᵉ siècle.

L’enchaînement de ces quatre articles devient presque une petite histoire en lui-même : 

Tout d’abord, l’IA apprend à inventer. Ensuite le robot apprend à agir, puis l’humanité continue de rêver au progrès et enfin la réalité physique lui rappelle que toute civilisation repose d’abord sur ses ressources. C’est probablement ce qui donne à cette Lettre une identité assez forte par rapport aux précédentes.

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