Dans ce septième numéro du Labo 2040, les quatre derniers articles nous donnent une progression particulièrement intéressante :
L’Islande et son appartenance géopolitique, le passage du produit et du service aux environnements, les cinq révolutions industrielles, puis l’hypothèse d’une sixième révolution humaine.
Le fil conducteur de ces quatre articles est que nous savons de mieux en mieux transformer le monde, mais il s’agit maintenant de comprendre comment nous décidons ensemble de ce que nous voulons devenir ?
Le signal faible serait donc le suivant :
Les choix technologiques, économiques et géopolitiques commencent à engager des modes de vie entiers. Adopter un environnement numérique, rejoindre une alliance ou automatiser une activité influence aussi nos dépendances, notre temps et nos libertés.
La question fondamentale pourrait alors être celle de se demander comment devenir les auteurs de notre avenir lorsque les infrastructures qui organisent notre vie sont conçues par d’autres ? »
Nos quatre portes prendraient cette forme :
- Porte 1 — Choisir nos appartenances. Quels ensembles politiques et quelles solidarités voulons-nous construire ?
- Porte 2 — Choisir nos environnements. Qui organise les services, les données et les infrastructures de notre quotidien ?
- Porte 3 — Choisir le sens du progrès. Que voulons-nous faire des capacités accumulées au fil des révolutions industrielles ?
- Porte 4 — Inventer une révolution humaine. Comment transformer les gains technologiques en temps disponible, en connaissances et en capacité de décision collective ?
Et si la prochaine révolution consistait à choisir notre manière de vivre ?
Après avoir appris à transformer le monde, il nous faudra peut-être apprendre à décider ensemble de ce que nous voulons devenir.
L’éditorial — La puissance nous oblige à choisir
L’Islande, l’économie des services et les révolutions industrielles paraissent appartenir à des univers éloignés. Pourtant, les quatre articles réunis dans notre dernière Lettre interrogent une même capacité c’est à dire de garder la maîtrise de notre avenir.
L’article sur l’Islande pose la question de l’appartenance, de la souveraineté et de la préservation des ressources. Il rappelle aussi une exigence essentielle et elle n’est d’autre qu’une hypothèse d’influence extérieure doit rester une hypothèse tant que les preuves ne permettent pas de l’établir.
L’article sur l’après-service explore un autre choix d’appartenance : celui des écosystèmes économiques et techniques auxquels nous confions notre quotidien. Les services pourraient se coordonner autour d’une intention, jusqu’à constituer l’environnement dans lequel nous habitons, travaillons et nous déplaçons.
Les deux articles consacrés aux révolutions élargissent enfin la perspective. Les transformations se superposent, les capacités augmentent et les modèles de société continuent de se chercher. La cinquième révolution envisagée dans ces textes est une hypothèse éditoriale distincte de l’Industry 5.0 européenne. La sixième, pensée comme une révolution humaine, constitue elle aussi une proposition pour réfléchir.
Ce Labo 2040 part de ces questions pour inventer. Si nous devenons capables de coordonner des environnements entiers, comment donner aux personnes qui les habitent la possibilité d’en discuter les objectifs, d’en modifier les règles et d’imaginer d’autres manières de vivre ?
Le signal faible — Les choix techniques deviennent des choix de vie
Nous pourrions bientôt déléguer davantage qu’une tâche isolée. Un assistant pourrait organiser un déplacement en tenant compte de notre emploi du temps, de notre budget et de notre consommation énergétique. Aussi un environnement domestique pourrait rapprocher une certaine forme de confort, de prévention et de. gestion des ressources.
Dans ces scénarios, les réglages deviennent déterminants. Préférer le trajet le plus rapide, le moins cher ou celui qui permet de rencontrer un proche produit des décisions différentes. Définir ce qu’est une journée réussie engage des valeurs que le calcul ne peut pas choisir à notre place.
Le signal faible est cette rencontre entre l’orchestration technique et les finalités humaines. Plus un système coordonne de domaines, plus ses priorités influencent notre existence. Les interfaces de demain pourraient donc devoir rendre visibles les choix qu’elles font en notre nom.
La question fondamentale
Qui choisira les finalités des systèmes auxquels nous confions notre existence ?
Cette question ouvre un chantier concret et il n’est autre que de donner à chacun la capacité de comprendre, de contester et de transformer les environnements dont il dépend, tout en préservant des services communs accessibles.
Derrière chaque système se trouvent des priorités, on peut soit gagner du temps, réduire les coûts, préserver les ressources ou maximiser la rentabilité. Ces objectifs peuvent se rejoindre, mais aussi entrer en contradiction.
Un environnement conçu pour optimiser notre quotidien pourrait progressivement orienter nos comportements selon une définition du bien-être que nous n’avons jamais choisie. Il faudrait donc pouvoir discuter ce qu’il cherche à accomplir et savoir qui peut en modifier les règles. Les citoyens, les écoles, les associations et les collectivités auraient ici un rôle essentiel à jouer aux côtés des concepteurs. Cette participation demanderait des explications accessibles, du temps pour débattre et des moyens concrets pour expérimenter d’autres solutions. Elle devrait aussi permettre aux personnes moins disponibles ou moins familières l’accès à des technologies pour faire entendre leurs besoins.
Nous pourrions alors préserver plusieurs manières de vivre, avec des degrés différents d’automatisation et de dépendance.La liberté se mesurerait alors notamment à la possibilité de refuser une fonction, de changer d’opérateur ou de conserver une relation humaine sans perdre l’accès aux services essentiels. Construire notre avenir consisterait ainsi à décider ensemble de ce que nos systèmes doivent rendre possible, de ce qu’ils doivent préserver et des limites que nous souhaitons leur donner.
Les quatre portes qui viennent de s’ouvrir
Porte 1 — Choisir nos appartenances
L’Islande nous invite à examiner ce qu’une communauté souhaite partager et ce qu’elle entend préserver. Toute coopération implique des engagements, des bénéfices attendus et une répartition des responsabilités. En 2040, des territoires pourraient expérimenter des accords associant ressources, infrastructures et participation citoyenne. Le défi serait de rendre ces engagements compréhensibles, puis de permettre leur réévaluation. L’appartenance deviendrait un projet que l’on peut discuter et faire évoluer.
Porte 2 — Choisir nos environnements
Un écosystème coordonnant mobilité, habitat, énergie et services pourrait simplifier le quotidien. Mais sa commodité dépendrait de règles précises, par exemple un accès aux données, à la continuité des services oubien à la possibilité de changer de prestataire. Nous pourrions inventer des environnements dont les différentes composantes restent remplaçables. La liberté se mesurerait alors à la possibilité réelle de modifier son organisation quotidienne. Un service réussi devrait pouvoir accompagner les choix de ses utilisateurs, y compris lorsqu’ils souhaitent partir.
Porte 3 — Choisir le sens du progrès
Les révolutions industrielles nous ont légué des capacités considérables et des dépendances nouvelles. La prochaine étape pourrait commencer par une discussion sur l’usage des gains obtenus. Nous pourrions produire davantage, réduire les contraintes, préserver les ressources ou encore rendre du temps disponible. Ces finalités peuvent entrer en conflit et doivent être arbitrées. Une collectivité pourrait ainsi comparer plusieurs projets à partir de leurs effets sur la vie quotidienne. Le progrès deviendrait une question que l’on documente autant qu’une ambition que l’on proclame.
Porte 4 — Inventer une révolution humaine
Si certaines tâches sont automatisées, le temps libéré ne signifie pas forcément une vie plus riche. Il faut des lieux, des moyens et des occasions de contribuer. Nous pourrions inventer des institutions permettant d’apprendre à tout âge, de transmettre une expérience ou de participer à des projets locaux. La contribution sociale prendrait plusieurs formes, dont certaines resteraient peu visibles dans les indicateurs économiques. Une révolution humaine pourrait commencer par la reconnaissance et l’organisation de ces possibilités.
Les connexions invisibles — La carte de nos choix
Appartenance, ressources, infrastructures, données, travail et temps disponible se répondent. Un choix de mobilité modifie l’accès à l’emploi, un choix énergétique engage un territoire, un service de prévention influence la circulation des données et le temps rendu disponible transforme la vie familiale.
Le point décisif serait le retour d’expérience. Les personnes concernées devraient pouvoir signaler ce qui fonctionne, ce qui les exclut et ce qu’elles souhaitent changer. Sans ce retour, les objectifs d’un système risquent de se figer alors que les besoins évoluent. Et c’est probablement sur ce point que nous devrions travaaailler énergiquement…
Le bâtisseur — L’architecte des choix collectifs
Dans ce Labo 2040, le bâtisseur serait une équipe réunissant des habitants, des chercheurs, des concepteurs, des associations, des entreprises et des responsables publics. Son travail commencerait par rendre les décisions visibles par exemple qui fixe les priorités, qui bénéficie du service, qui supporte ses coûts et qui peut demander une modification ?
Une fonction nouvelle pourrait apparaître celle d’un architecte des choix collectifs. Elle consisterait à traduire des dispositifs complexes en alternatives compréhensibles, à organiser leur expérimentation et à documenter leurs conséquences. Cette fonction devrait elle-même être discutée et contrôlée par les personnes concernées.
Le prototype de civilisation — Le quartier des choix révisables
Imaginons un quartier où les habitants expérimentent plusieurs niveaux d’automatisation :
Un quartier dans lequel certains délèguent largement leur mobilité et leur gestion énergétique ou d’autres privilégient une organisation plus manuelle. Mais tous conservent un accès aux services essentiels et à des interlocuteurs humains. Le quartier publie les priorités de ses dispositifs communs. Un atelier régulier permet de comparer les résultats, de recueillir les difficultés et de proposer des changements et avant de généraliser un service, une expérimentation limitée confronte ses promesses aux usages réels.
Trois questions organisent l’évaluation, celle qui consiste à comprendre le fonctionnement du service, celle de modifier certains paramètres ou celle de choisir une autre solution sans perdre l’accès à la vie collective.
L’objet du futur — La boussole des choix
La boussole des choix serait un outil personnel et collectif pour discuter une proposition technique. Elle présenterait les bénéfices attendus, les ressources nécessaires, les données mobilisées et les possibilités de recours. Elle permettrait aussi de comparer plusieurs scénarios dans lesquels une famille pourrait par ensemble privilégier le coût, une autre le temps disponible, une troisième la sobriété. Pour les services communs. Cette boussole montrerait également les effets sur les autres habitants.
Voici une proposition de trois prototypes à expérimenter. Elles pourront rejoindre notre catalogue après stabilisation de leur contenu et de leur numérotation.
La Maison des futurs discutables
Une bibliothèque ou un lieu associatif accueille des scénarios, des démonstrations et des ateliers autour des transformations du territoire. Les habitants y comparent des options de logement, de mobilité ou d’énergie à partir de situations concrètes. Un premier essai pourrait porter sur un seul projet local, avec un compte rendu public des questions et désaccords.
Le contrat de temps retrouvé
Une organisation qui automatise une activité discute avec les personnes concernées de la destination du temps et des moyens dégagés. Formation, réduction du temps de travail, amélioration du service ou nouvelles missions deviennent des choix explicites. Le prototype confronterait les gains annoncés aux effets observés, notamment sur la charge de travail et la répartition des bénéfices.
Le parcours de sortie accompagné
Un service d’orchestration personnelle prévoit, dès sa conception un changement de prestataire. Le prototype teste la récupération des données utiles, le maintien des fonctions essentielles et l’accompagnement des personnes moins à l’aise avec le numérique. Son épreuve décisive consisterait à ce qu’une personne puisse réellement changer d’organisation sans coûts ou démarches disproportionnés.
Les portes qui s’ouvrent — Les nouveaux métiers possibles en 2040
- Le Médiateur des choix technologiques : Un nouveau métier qui consiste à expliquer les options et organiser leur discussion.
- Le Concepteur de services révisables qui prévoirait la modification et le remplacement des composantes d’un environnement.
- L’Accompagnateur des transitions de vie pour aider une personne à réorganiser les activités, les apprentissages et les contributions.
- L’Enquêteur des usages qui aurait pour fonction de documenter les effets vécus d’un service, y compris les exclusions.
- Le Facilitateur de transmission qui devrait relier les savoirs disponibles aux personnes et aux projets qui peuvent en bénéficier.
Les entreprises qui n’existent pas encore
Trois idées à explorer et peut—être à exploiter :
Une agence de transition entre écosystèmes pourrait accompagner les changements de prestataires et d’environnements personnels. Son indépendance et son modèle économique seraient essentiels à sa crédibilité.
Un atelier de futurs territoriaux pourrait construire des scénarios comparables pour les collectivités, puis organiser des essais avec les habitants. Sa valeur résiderait dans la qualité des alternatives et dans la transparence de ses hypothèses.
Une coopérative du temps retrouvé pourrait coordonner des activités d’apprentissage, de création et de transmission. Elle aurait à inventer un financement durable et à garantir un accès au-delà des personnes déjà disponibles et favorisées.
Le grand basculement — Une puissance dont on discute les usages
Une transformation profonde pourrait apparaître lorsque les objectifs des systèmes deviendront aussi accessibles au débat que leurs performances. Nous demanderions alors combien un dispositif produit, mais aussi ce qu’il permet de préserver, de partager et de transmettre. Cette évolution ne supprimerait ni les conflits ni les contraintes matérielles, mais elle donnerait un cadre pour les rendre visibles. Le temps disponible, la qualité des relations, l’accès aux ressources et la possibilité de changer de trajectoire pourraient devenir des dimensions plus explicites de nos décisions.
La révolution humaine envisagée dans ce Labo serait exactement cette capacité collective à transformer la puissance acquise en possibilités de vie que l’on peut comprendre, choisir et réviser.
Passeport de civilisation — Apprendre à choisir ensemble
Pour la petite enfance, il s’agirait de découvrir qu’une même situation peut susciter des besoins différents et apprendre à les exprimer.
Pour l’École primaire, il faudrait imaginer plusieurs solutions à un problème quotidien, puis expliquer leurs avantages et leurs limites.
En ce qui concerne l’enseignement Secondaire, il s’agirait d’apprendre à distinguer les faits, les hypothèses, les promesses et les préférences ou encore apprendre à discuter d’un désaccord.
Pour le parcours Universitaire et les formations professionnelles il faudrait concevoir un service avec ses conditions d’usage, ses coûts et ses possibilités de modification.
Quant aux entreprises, nous devrions discuter de la répartition des bénéfices d’une automatisation et observer ses effets sur le travail réel.
Les décideurs publics devraient quant à eux rendre les arbitrages lisibles et organiser l’évaluation des expérimentations.
Et enfin pour les Citoyens, il faudrait comprendre les systèmes du quotidien et participer à leur évolution, avec des moyens adaptés aux disponibilités de chacun.
La méthode du Labo — Observer, comprendre, relier, inventer de nouveaux systèmes !
Observer : repérer une situation où un système commence à décider davantage pour ses utilisateurs.
Comprendre : identifier ses objectifs, ses règles, ses dépendances et les personnes qui les définissent.
Relier : examiner ses effets sur le temps, les ressources, les relations, le travail et les autres services.
Inventer : proposer une alternative concrète, la tester à petite échelle et prévoir comment la modifier ou l’abandonner.
L’exercice de ce numéro consiste à choisir un service du quotidien et à formuler trois futurs possibles pour son usage.
- Quels objectifs diffèrent ?
- Qui doit participer à la décision ?
- Quelle expérience permettrait de départager les propositions ?
Devenir les auteurs de notre avenir !
Nous avons appris à transformer la matière, à accélérer les échanges et à coordonner des systèmes toujours plus vastes mais cette puissance nous place désormais devant la responsabilité de choisir les manières de vivre qu’elle rendra possible. Nos appartenances, nos environnements et nos infrastructures engagent déjà notre temps, nos ressources et nos libertés. Les comprendre devient donc une condition pour participer aux décisions qui façonnent notre quotidien.
Encore faut-il pouvoir en discuter les objectifs, en modifier les règles et expérimenter d’autres chemins.
La révolution humaine imaginée dans ce Labo 2040 pourrait commencer dans une école, une entreprise, une bibliothèque ou un quartier. Elle prendrait même forme à chaque fois que des personnes décideraient ensemble de l’usage d’un gain technologique. Sa réussite se mesurerait au temps retrouvé, aux savoirs partagés et à la possibilité réelle de changer de trajectoire. Un avenir commun aurait alors pour ambition de préserver plusieurs façons d’habiter le monde.
La question est de savoir maintenant si devenir les bâtisseurs de demain consistait d’abord à rendre chacun capable de contribuer à ce que nous voulons devenir ?
Cordialement !
Allan K




