Un libertarianisme européen est-il encore possible ?

Le libertarianisme peut à première vue sembler être plus accessible au peuple américain car il est très proche d’un libéralisme qui s’inscrit profondément dans l’esprit des colons qui ont quitté une Europe dictatoriale pour fonder un nouveau monde il y a plus de 400 d’ici. En effet, il faut bien l’admettre, fondamentalement la tendance traditionnelle de gauche européenne est paradoxale par rapport à un esprit libéral américain qui s’est toujours voué à prétendre être le gardien absolu du bonheur de son peuple. Mais force est de constater que l’administration d’Outre Atlantique est fortement centralisée sur l’Etat et cela se remarque dans les esprits de la plupart des américains qui jurent une foi fondamentale dans leur pays même s’ils n’y sont pas nés.

L’autre paradoxe réside dans le fait que le mouvement libertarien vient directement de la Silicon Valley en Californie, qui est un des États les plus démocrates (parmi 49 autres) et les plus riches des Etats-Unis (il s’agirait aujourd’hui de la cinquième puissance économique mondiale) . On sait d’ailleurs que la plupart des grands patrons de la tech (qui y ont leurs sièges) adhèrent à cette idéologie et le plus célèbre d’entre eux n’est ni plus ni moins que Elon Musk, mais le mouvement semble aussi s’étendre à la politique en Argentine et même en France, un pays dans lequel la bureaucratie fait pourtant partie de l’ADN profonde de la population.

Libertarianisme, bon ou mauvais ?

Deux questions se posent alors :

La première est de savoir si le libertarianisme pourrait se positionner sur la même ligne que les partis traditionnels européens, vu que même aux Etats-Unis la plupart des candidats indépendants aux présidentielles en faisaient partie mais ne sont jamais arrivés qu’à des résultats qui étaient très largement en dessous de ceux des démocrates et des républicains. La seconde est de savoir si le libertarianisme est aussi mauvais que ce que que la presse européenne veut nous faire croire ?

Il nous importe donc maintenant de faire un retour en arrière sur les fondements d’un mouvement…    

Un libertarianisme européen serait éventuellement possible, car une partie de ses racines est européenne. Ce qui apparaît aujourd’hui comme une idéologie américaine propre au monde de la technologie vient aussi de débats européens sur la liberté, la propriété et ensuite les limites du pouvoir. Pourtant le libertarianisme n’est pas né dans la Silicon Valley…

Ce mouvement appartient à une famille de pensées qui donne une place centrale à la liberté individuelle, au consentement et à la propriété. Sa proximité avec le libéralisme classique le rattache notamment à Locke, à la pensée économique européenne et, plus tard, aux débats sur les limites de l’intervention publique. Les libertariens se divisent ensuite, certains acceptent un État minimal et d’autres souhaitent remplacer leurs fonctions par des organisations volontaires. Il existe également des courants de gauche, notamment sur la répartition des ressources naturelles. 

Au XXᵉ siècle, des auteurs comme Ludwig von Mises, Friedrich Hayek, Ayn Rand, puis les Américains Murray Rothbard et Robert Nozick nourrissent des branches différentes de cette pensée. Il faut donc éviter de les confondre et il faut peut-être alors défendre une économie de marché mais cela ne signifie pas nécessairement vouloir abolir l’État.

L’usage américain contemporain du mot se cristallise notamment dans les années 1950. 

En 1955, Dean Russell propose de reprendre le terme libertarian pour désigner les défenseurs de la liberté individuelle et de la responsabilité personnelle, qui ne se reconnaissent plus dans le sens américain du mot liberal. Car aux USA le terme “liberal” désigne généralement une sensibilité progressiste alors qu’en France, “libéral” évoque souvent d’abord l’économie de marché et cette différence de vocabulaire explique une partie des malentendus. 

Une opposition entre une Europe étatiste et une Amérique libérale est-t-elle trop simple ?

Il faut cependant noter que les colons n’ont pas tous quitté l’Europe pour fuir des pouvoirs autoritaires. Leurs motivations étaient bien au contraire religieuses, économiques, politiques et impérialistes. Certains ont aussi construit des sociétés très contraignantes, tandis que l’esclavage et la dépossession des populations autochtones contredisaient les promesses de liberté. De même, que le patriotisme américain ne signifie pas automatiquement l’adhésion à un État central puissant. Aux USA, on peut d’ailleurs être profondément attaché à son pays tout en contestant la politique de Washington et en défendant les pouvoirs des États fédérés. La contre-culture des années 60 et la guerre du Vietnam en sont d’ailleurs la preuve… 

La Silicon Valley n’est donc, en fin de compte qu’une vitrine du mouvement libertarien, mais elle ne forme pas un bloc pour autant !

L’affirmation selon laquelle la plupart des grands patrons de la tech adhèrent à l’idéologie serait donc difficile à soutenir sans une enquête précise. Le secteur rassemble des sensibilités progressistes, conservatrices, libertariennes et des positions surtout guidées par les intérêts économiques. Des travaux historiques montrent notamment comment une branche du techno-libertarianisme s’est distinguée d’un milieu qui soutenait largement Hillary Clinton en 2016. 

Par ailleurs, Peter Thiel constitue un exemple plus explicite que Musk pour présenter cette doctrine : 

Il se revendique libertarien dans un texte de 2009, tout en exprimant son doute sur la compatibilité entre liberté et démocratie. Cette position lui appartient mais elle ne se résume cependant pas à tous les libertariens. 

Le paradoxe économique est néanmoins réel car des entrepreneurs critiques de l’État dirigent des entreprises qui travaillent avec lui. En 2014, la NASA a ainsi attribué à SpaceX un contrat d’une valeur potentielle de 2,6 milliards de dollars pour le transport d’astronautes. Un marché public n’est pas une subvention, mais cet exemple démontre que l’innovation privée et la puissance publique peuvent être étroitement liées et qu’un mouvement peut peser davantage par ses idées que par ses résultats électoraux.

En Europe, un courant libertarien peut chercher à constituer un parti, mais aussi influencer les partis existants sur la fiscalité, les libertés publiques ou la simplification administrative. Il existe aussi un Parti libertarien français, qui affiche notamment son soutien à Javier Milei. Cela atteste une présence organisée, sans suffire à établir une implantation électorale importante. 

Le critère décisif serait la liberté obtenue ?

La critique libertarienne pose néanmoins des questions utiles : 

Quelles contraintes publiques sont justifiées ? Qui contrôle l’administration ? Pourquoi interdire une activité volontaire qui ne nuit pas à autrui ? Comment limiter les privilèges accordés à certains acteurs économiques ?

Mais réduire l’État ne règle pas automatiquement les problèmes de pouvoir. Une personne peut disposer de droits formels tout en ayant très peu de choix face à un employeur, un propriétaire ou une plateforme indispensable. 

Un libertarianisme européen pourrait néanmoins défendre la décentralisation, l’initiative et les libertés civiles. Du moins s’il conserve une protection sociale collective substantielle. Dans ce cas, il se rapprocherait davantage d’un libéralisme européen renouvelé que des versions les plus strictes du libertarianisme américain.

Du côté des principaux fondements de la philosophie qui est à la base de la création de ce qui a construit l’Amérique, Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau permettent surtout de poser une question essentielle : 

De quelle liberté parlons-nous ? 

Est-elle économique, politique, morale ou intérieure?

Chez Emerson, l’individu doit pouvoir penser par lui-même. Dans Self-Reliance — publié en 1841 et généralement traduit par La Confiance en soi — il invite chacun à ne pas abandonner son jugement aux conventions, aux institutions ou à l’opinion dominante.

Cette autonomie nourrit une sensibilité compatible avec le libertarianisme. L’autorité collective ne suffit pas à rendre une décision légitime. Mais sa réflexion porte d’abord sur la formation de la personne et l’indépendance intellectuelle, plutôt que sur un programme de déréglementation économique. 

Par contre chez Thoreau, cette autonomie devient une responsabilité politique. Dans son essai de 1849, connu sous le titre La Désobéissance civile, la conscience individuelle doit pouvoir s’opposer à une loi injuste. Sa critique vise notamment l’esclavage et la guerre contre le Mexique. Son refus de payer une taxe constitue ainsi un refus de participer à l’injustice, et ne se réduit pas à une opposition fiscale. 

Chez Thoreau, défendre sa liberté implique aussi de refuser de contribuer à l’asservissement d’autrui. Son individualisme comporte une exigence morale qui dépasse la seule protection de ses intérêts et la différence devient particulièrement intéressante avec “Walden”. Thoreau y examine les besoins réels, le travail, les possessions et le temps que nous sacrifions pour entretenir notre mode de vie. Sa recherche de simplicité invite à considérer que l’accumulation matérielle peut elle-même réduire notre autonomie. Le mouvement transcendantaliste explore d’ailleurs plusieurs voies, de l’expérience individuelle aux communautés telles que Brook Farm mais il ne constitue pas une doctrine économique homogène. 

On peut interpréter la volonté de s’affranchir des institutions comme un écho de l’indépendance transcendantaliste. En revanche, la recherche de croissance permanente, l’accumulation de puissance et l’organisation de nos vies par des plateformes numériques entrent potentiellement en tension avec l’idéal de simplicité et de jugement personnel de Thoreau. C’est une comparaison philosophique, pas la preuve que les entrepreneurs concernés seraient ses héritiers directs.

Pour conclure, le transcendantalisme s’est lui-même nourri du romantisme anglais et allemand, ainsi que de débats philosophiques et religieux européens. L’histoire ressemble donc davantage à une circulation d’idées qu’à l’opposition de deux cultures étanches. 

Il est maintenant grand temps de se demander si le libertarianisme européen pourrait défendre notre autonomie face à tous les pouvoirs qui organisent notre existence, y compris les pouvoirs économiques et technologiques ?

Emerson et Thoreau nous aideraient alors à examiner une liberté qui comprend aussi le temps disponible, la conscience, les besoins choisis et la possibilité de vivre autrement.

Sébastien Colson 

C’était bien ?

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