Refus de l’Islande d’adhérer à l’Union Européenne : La Russie en est-elle responsable ?
Ce n’est pas nouveau, Vladimir Poutine et les dirigeants du Kremlin ont une fâcheuse tendance à s’immiscer dans des élections qui ne les concernent pas…
Les exemples les plus flagrants sont bien entendu la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne et la première élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Mais il y aussi la montée progressive des extrémismes de gauche et de droite, qui est certes, moins visible, mais cependant beaucoup plus pernicieuse, car la Russie place progressivement ses pions dans les pays occidentaux.
Récemment c’est l’Islande qui s’est prononcée contre une adhésion à l’Union Européenne et il est légitime de savoir pourquoi une population vote contre, alors que nous avons d’un côté, comme de l’autre, très largement intérêt à nous unir ?
Retour en arrière sur l’intervention de la Russie dans son implication sur des élections étrangères !
Cela fait deux siècles maintenant que la Russie perd l’importance territoriale qu’elle avait par le passé.
Autant Boris Yeltsin avait comme principale préoccupation d’atténuer les ravages qu’avait créé l’Union Soviétique, son successeur en avait, quant à lui, une vision très éloignée. Ses ambitions impérialistes autrement plus importantes allaient progressivement affirmer sa politique expansionniste. Dans les grandes lignes, il voulait (et veut toujours) reconstituer un empire qui se situerait à mis chemin entre la Russie des Tsars et une URSS déchue. Pour cela il fallait impérativement déstabiliser l’ennemi de toujours, à savoir l’Occident. Un ennemi qui abonde complètement dans le sens contraire d’une perception russe, entre autres sur la perception que l’on peut avoir de l’humanité.
Même si à ce stade, on ne trouve pas d’élément public solide permettant d’affirmer que la Russie est responsable du récent résultat islandais, il existe néanmoins suffisamment d’éléments sur les opérations d’influence russes ailleurs en Occident pour poser la question et enquêter sur l’Islande. Une précision importante est cependant nécessaire à apporter :
Le 29 août 2026, les Islandais n’ont pas voté directement contre l’adhésion à l’UE. Ils ont voté, à 52,8 % contre 47,2 %, en opposition à la reprise des négociations d’adhésion (avec une participation de 82,6 %). Si les négociations avaient repris et abouti, une seconde consultation aurait dû porter sur l’adhésion elle-même.
Maintenant, vu cela, il s’agit de savoir pourquoi une population appartenant déjà largement à l’espace économique et politique européen refuse-t-elle d’aller plus loin ainsi que de savoir comment une puissance extérieure comme la Russie aurait pû contribuer, directement ou indirectement, à renforcer ce refus ?
L’Islande constitue, en fait, un cas fascinant car elle participe déjà au marché unique par l’Espace économique européen, appartient à l’espace Schengen et à l’AELE, et applique ainsi une part importante des règles européennes sans être membre elle-même de l’Union.
Pourquoi les Islandais ont-ils voté contre ?
Les premières explications sont surtout d’ordre domestique :
La pêche y est absolument centrale. Elle représente environ 15 % du PIB et 40 % des exportations islandaises, et la perspective d’intégrer la politique commune de la pêche européenne nourrit depuis longtemps les inquiétudes concernant la maîtrise nationale des ressources du pays. Les questions de souveraineté, de monnaie et la satisfaction d’une partie de la population à l’égard du compromis actuel – accès au marché européen sans adhésion complète – ont également joué. Il semble donc qu’il existe suffisamment de raisons en interne de voter contre l’adhésion pour ne pas avoir besoin d’évoquer la Russie afin d’expliquer le résultat.
Et c’est justement ce qui rend la question de l’influence étrangère plus subtile, car la Russie n’a apparemment pas besoin de créer une fracture. En effet, les opérations modernes d’influence peuvent chercher à identifier une fracture existante, l’amplifier, la polariser et diminuer la confiance envers les institutions.
Cette mécanique est bien documentée dans le cas américain. Le comité bipartisan du renseignement du Sénat américain a d’ailleurs conclu que la Russie avait mené en 2016 une campagne comprenant des cyber opérations, des manipulations des réseaux sociaux et une diffusion massive de messages destinés notamment à semer la discorde et à affaiblir la confiance dans le processus démocratique. Cependant, les services américains n’ont pas établi que ces opérations avaient déterminé le résultat électoral.
Et nous disposons d’un exemple beaucoup plus récent concernant l’Europe :
En effet, en juin 2026, le Service européen pour l’action extérieure et le Centre ukrainien de lutte contre la désinformation ont documenté une campagne russe massive visant notamment à réduire le soutien ukrainien pour une adhésion éventuelle à l’Union européenne. Autrement dit, la stratégie à étudier n’est pas nécessairement de faire voter les islandais contre l’Europe. Elle pourrait être beaucoup plus générale, c’est-à-dire renforcer tout discours susceptible d’affaiblir la cohésion politique occidentale.
Il serait cependant judicieux de différencier des connexions entre le Brexit, Cambridge Analytica et la Russie mais cela est beaucoup plus controversé que le dossier américain. Il existe des investigations et de nombreux soupçons concernant les opérations russes autour du référendum britannique, mais cela ne permet pas de présenter comme établi que la Russie aurait provoqué le Brexit ou que Cambridge Analytica constituerait la preuve d’une opération russe.
Il est donc nécessaire de séparer quatre phénomènes :
Les techniques de ciblage politique de Cambridge Analytica, les opérations d’influence russes, les causes proprement britanniques du Brexit et enfin l’amplification des divisions existantes…
Pourquoi l’Islande intéresserait-elle Moscou ?
En réalité, le sujet d’une potentielle ingérence de la Russie dans le cas islandais est plus vaste que l’Islande elle-même. Il s’agit plutôt d’un déplacement progressif géopolitique vers le Grand Nord. En effet le Canada, le Groenland, l’Islande et une partie de l’Europe du Nord constituent un nouvel axe stratégique primordial pour les Etats-Unis et pour la Russie.
Pendant la guerre froide, le Groenland, l’Islande et le Royaume-Unis constituaient un passage essentiel pour les sous-marins soviétiques cherchant à rejoindre l’Atlantique. Cette fonction n’a pas complètement disparu. L’OTAN continue d’ailleurs d’y mener des missions de surveillance sous-marine et considère toujours cette zone comme stratégique. Dans ce contexte, l’Arctique pourrait donc devenir l’une des grandes autoroutes maritime (voir même aérienne) du XXIe siècle. De plus, le changement climatique modifie progressivement son accessibilité. L’OTAN souligne d’ailleurs que le recul saisonnier des glaces ouvre davantage les routes maritimes et augmente l’importance militaire et commerciale du Grand Nord.
Le Groenland par exemple ne doit pas seulement être regardé pour ses ressources car sa position permet de surveiller une partie considérable de l’espace entre l’Amérique du Nord, l’Arctique, la Russie et l’Europe. Quant au Canada, il possède un immense territoire et contrôle les eaux de son archipel comprenant le passage du Nord-Ouest. Ottawa renforce d’ailleurs actuellement sa surveillance et les opérations militaires dans cette région et qualifie la Russie de principale menace militaire dans la région.
Les intérêts que représentent cette zone sont considérables et c’est sur ce point que l’Islande devient importante :
Elle se trouve exactement là où passent certaines des connexions entre l’Arctique et l’Atlantique Nord. Keflavík accueille des moyens alliés et américains de surveillance. Le pays contribue également à la connaissance de la situation aérienne et maritime de l’OTAN.
Pour la flotte russe du Nord, sortir vers l’Atlantique implique de composer avec cette géographie. La Russie a parallèlement renforcé son infrastructure militaire arctique, tandis que la Chine, son alliée, manifeste un intérêt croissant pour les ressources et les communications maritimes du Grand Nord.
Même si, jusqu’à preuve du contraire, la Russie n’a pas interféré dans la question de l’adhésion de l’Islande à l’Union Européenne, les intérêts qu’elle porte à ce pays sont nombreux et surtout stratégiques. Une potentielle adhésion à l’UE pourrait d’ailleurs très clairement lui porter préjudice…
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