Quand les écosystèmes deviennent des civilisations !

Que se passe-t-il lorsque nous ne pouvons plus vivre facilement en dehors de l’écosystème que nous avons construit ?

Le Cybercab de Tesla peut devenir le point d’entrée d’un système associant la mobilité, l’énergie, l’IA et les infrastructures officielles. Apple pourrait passer des appareils physiques à l’environnement personnel intelligent. Toujours est-il qu’une idée réussie finit tôt ou tard par transformer les métiers, les usages et les institutions et le Canada nous démontre aujourd’hui qu’il est possible d’étendre cette logique jusqu’aux alliances géopolitiques. 

La question est maintenant de savoir ce qu’il se passe quand les écosystèmes deviennent les véritables infrastructures de nos sociétés ?

C’est à ce moment précis que nous avons énormément de choses à inventer. Nous pensions simplement construire des produits, pourtant nous étions peut-être en train de construire les infrastructures de notre manière de vivre et peut-être que des gens comme Henry Ford, Steve Jobs ou Elon Musk en avaient pleinement conscience…  

Il faut se rendre à l’évidence, nous avons cessé d’acheter des objets, donc partons du principe que le XXIᵉ siècle pourrait progressivement déplacer la valeur économique actuelle :

Une innovation devient véritablement transformatrice lorsque le monde commence à construire autour d’elle des entreprises, des métiers, des infrastructures, des habitudes et finalement des règles… 

Le signal faible

Une entreprise automobile produit de l’énergie, des logiciels, des robots et des infrastructures (Tesla). Une entreprise informatique (Apple) s’intéresse quant à elle à la santé, aux paiements, ou à l’habitation (Amazon), aux communications et à l’intelligence personnelle. Une ville devient simultanément un réseau énergétique, une plateforme de mobilité, un système de données et un environnement préventif. Et pour aller plus loin, même une alliance géopolitique peut être comprise comme une infrastructure faisant circuler les normes, les marchandises, les technologies, les capitaux et la sécurité. Les catégories commencent donc à disparaître parce que les écosystèmes commencent à les relier.

Pendant longtemps, nous avons organisé l’économie en secteurs clairement identifiables. Le secteur automobile fabriquait des voitures, les banques géraient l’argent, les énergéticiens produisaient de l’énergie, les entreprises technologiques concevaient des ordinateurs et les villes administraient des territoires. Cette organisation commence pourtant à perdre de sa pertinence. Une entreprise automobile peut désormais devenir simultanément énergéticien, développeur de logiciels, constructeur de robots, opérateur de mobilité et producteur d’infrastructures. Une entreprise informatique peut entrer dans la santé, les paiements, voire dans la finance tout entière, dans l’habitat, dans l’intelligence artificielle ou dans la gestion de notre identité numérique. La même transformation touche les villes, qui deviennent des systèmes mêlant mobilité, énergie, données, santé, sécurité et prévention. Même les alliances entre États peuvent être envisagées comme des infrastructures permettant de faire circuler des normes, des technologies, des capitaux, des marchandises et de la sécurité. Le véritable signal faible est donc peut-être celui qui consiste à savoir si nous passons progressivement d’une économie organisée autour de secteurs à une société organisée autour d’écosystèmes. Et lorsque les écosystèmes deviennent suffisamment vastes, ils ne relient plus seulement des activités différentes : 

Ils deviennent eux-mêmes les nouvelles infrastructures de la société.

La question fondamentale

À partir de quel moment un écosystème devient-il une infrastructure dont nous ne pouvons plus sortir ?

Un écosystème apporte énormément de confort tant que nous pouvons y entrer. Le véritable problème commence lorsque nous ne pouvons plus en sortir. Il apporte aussi du confort tant que nous pouvons librement décider d’en sortir ou d’en choisir un autre. Mais quelque chose change lorsqu’il devient si profondément intégré à notre quotidien que le quitter signifie perdre une partie de nos capacités à savoir communiquer, travailler, payer, se déplacer, accéder à certains services ou même participer pleinement à la société. C’est à ce moment-là que l’écosystème n’est plus seulement un ensemble de produits et de services et qu’il devient une infrastructure.

Le véritable pouvoir d’un écosystème pourrait donc résider dans le nombre de personnes qui l’utilisent que dans le coût de la sortie qu’il impose progressivement. Plus nos données, nos habitudes, nos relations, nos objets et nos services dépendent d’un même environnement, plus ce coût augmente. Nous pourrions ainsi entrer volontairement dans les écosystèmes de demain pour leur simplicité et leur efficacité, avant de découvrir que nous en sommes devenus dépendants.

La question fondamentale n’est donc peut-être plus seulement quel écosystème voulons-nous construire Mais elle devient aussi comment construire des écosystèmes suffisamment puissants pour nous simplifier la vie, sans qu’ils deviennent suffisamment indispensables pour nous empêcher de les quitter ? 

Les quatre portes

Porte 1 — L’écosystème personnel

Notre maison, notre santé, notre mobilité, nos données, notre travail et notre IA personnelle commencent à fonctionner ensemble.

Notre environnement personnel pourrait progressivement devenir un système unique dans lequel la maison, la santé, la mobilité, le travail, les finances et les données communiquent entre eux. L’IA personnelle pourrait en devenir l’orchestrateur, capable de comprendre nos habitudes et de coordonner les différents services qui nous entourent. Nous ne choisirions alors plus nécessairement chaque outil séparément, mais un environnement capable de les faire fonctionner ensemble. La valeur se déplacerait ainsi du produit vers la qualité des connexions entre les produits. Notre premier écosystème serait tout simplement notre vie quotidienne.

Porte 2 — L’écosystème économique


Les entreprises ne vendent plus seulement des produits : 

Elles construisent les infrastructures permettant à d’autres entreprises, métiers et services d’exister.

L’entreprise de demain pourrait ne plus chercher uniquement à vendre davantage de produits, mais à construire un environnement dans lequel d’autres activités deviennent possibles. Autour d’une plateforme apparaîtraient des développeurs, des fournisseurs, des métiers, des services, des infrastructures et parfois des entreprises entièrement nouvelles. Sa puissance dépendrait alors autant de ce qu’elle produit elle-même que de ce qu’elle permet aux autres de construire. Certaines entreprises deviendraient ainsi les architectes invisibles d’une partie de l’économie. La véritable valeur économique pourrait résider dans l’écosystème que l’entreprise parvient à faire naître autour d’elle.

Porte 3 — L’écosystème territorial

C’est à ce moment qu’une ville ou une région devient elle-même une plateforme reliant la mobilité, l’énergie, le logement, la prévention, l’éducation et les services publics.

Une ville pourrait elle aussi être pensée comme un écosystème plutôt que comme une juxtaposition de services indépendants. Mobilité, énergie, logement, santé, prévention, éducation et administration pourraient progressivement fonctionner comme les différentes composantes d’une même infrastructure territoriale. Une modification dans un domaine pourrait alors produire des effets dans tous les autres : le transport influencerait l’urbanisme, l’énergie transformerait le logement et les données permettraient d’anticiper certains besoins collectifs. Le territoire deviendrait ainsi une plateforme capable d’organiser et d’adapter ses services. La ville de demain ne serait plus seulement un lieu où nous vivons car elle deviendrait un système avec lequel nous vivons.

Porte 4 — L’écosystème civilisationnel

Les pays pourraient progressivement choisir non seulement leurs partenaires commerciaux, mais les systèmes technologiques, normatifs, énergétiques, sociaux et politiques auxquels ils souhaitent appartenir.

Cette logique pourrait finalement atteindre l’échelle des pays et des grands ensembles géopolitiques. Choisir un partenaire ne signifierait plus seulement signer un accord commercial ou militaire, mais rejoindre progressivement un ensemble de technologies, de normes, d’infrastructures énergétiques, de systèmes financiers et de modèles sociaux compatibles. Les États pourraient ainsi appartenir simultanément à plusieurs écosystèmes, tout en cherchant à préserver leur autonomie. La compétition internationale porterait alors autant sur l’attractivité des modèles de société que sur la puissance économique ou militaire. La grande question géopolitique du XXIᵉ siècle pourrait ainsi devenir :

A quel écosystème voulons-nous appartenir et jusqu’où sommes-nous prêts à en dépendre ?

A chacune de ces quatre échelles apparaît exactement le même dilemme c’est à dire que plus l’écosystème devient efficace, plus il devient indispensable et plus il devient indispensable, plus la possibilité d’en sortir devient stratégique.

Les connexions invisibles

En 2040, l’énergie, la mobilité, l’IA, l’habitat, la santé, le travail, l’éducation, les données, la finance et les institutions pourraient ne plus fonctionner séparément. Chaque domaine deviendrait au contraire progressivement dépendant des autres, formant une immense chaîne de connexions souvent invisibles.Une innovation dans l’un pourrait alors provoquer des transformations dans plusieurs autres secteurs simultanément. Comprendre le monde ne consisterait donc plus seulement à observer des industries, mais à cartographier leurs interdépendances et nous passerions dans ce cas d’une société organisée en secteurs à une civilisation organisée en écosystèmes.

Le bâtisseur 

Ici, le bâtisseur n’est plus seulement celui qui invente un produit mais celui qui parvient à construire l’écosystème qui rend son idée durable.

Pour le Cybercab, le bâtisseur est celui qui comprend que la voiture autonome n’a de véritable portée que si elle s’insère dans un ensemble. Notamment dans la production industrielle, dans la production d’énergie, dans les réseaux de recharge, dans l’intelligence artificielle, dans la robotique, dans le réseau de transport ainsi que dans les services. Le bâtisseur dont nous parlons devient plus universel car il devient l’individu ou l’organisation capable de transformer une idée en environnement suffisamment solide pour lui survivre. Avec Apple par exemple, la question se déplace et c’est l’entreprise qui devra peut-être passer de la fabrication d’objets remarquables à l’orchestration d’un environnement personnel reliant IA, maison, santé, données et services. Le bâtisseur du Labo 2040 n°6 pourrait donc être défini ainsi :

Le bâtisseur est celui qui ne construit plus seulement une chose, mais les connexions qui permettent à cette chose de devenir un système. Et cela ouvre une idée encore plus forte car le véritable bâtisseur de 2040 pourrait être l’architecte des interdépendances. Son talent ne serait plus seulement d’inventer, mais de comprendre ce qui doit être relié pour qu’une idée devienne successivement un écosystème, une infrastructure et, parfois, un élément de civilisation.

Le Prototype de civilisation

Chaque grand écosystème de 2040 devrait peut-être comporter une porte de sortie. C’est à dire de pouvoir changer d’assistant IA, de pouvoir récupérer ses données, de pouvoir changer de fournisseur énergétique, de pouvoir faire fonctionner sa maison sans dépendre d’un serveur distant, de pouvoir utiliser un véhicule sans appartenir à tout l’écosystème du constructeur, de pouvoir transférer son identité numérique et de pouvoir enfin choisir une existence moins automatisée.

La grande liberté du XXIᵉ siècle ne sera peut-être plus seulement le droit d’entrer dans un système. Elle pourrait au contraire devenir le droit d’en sortir.

L’objet du futur

Imaginez une carte qui ne représenterait plus seulement un territoire, mais le système invisible qui permet à notre vie quotidienne de fonctionner. Au centre pourrait se trouver une personne, une maison, une entreprise, une ville, une technologie ou même un pays. Autour apparaîtraient progressivement toutes ses dépendances c’est à dire l’énergie, l’eau, le secteur de l’alimentation, la mobilité, la santé, les données, l’intelligence artificielle, la finance, les télécommunications, le secteur du travail, celui de l’éducation, les entreprises, les institutions et enfin les infrastructures. Cette carte ne montrerait donc pas seulement où sont les choses, mais surtout comment elles dépendent les unes des autres.

Mais notre Carte d’écosystème 2040 ajouterait quelque chose de fondamental à savoir le temps. Elle serait donc “vivante”:

Une hausse du prix de l’électricité modifierait immédiatement certaines branches. Une pénurie d’eau en ferait apparaître d’autres. L’arrivée d’une nouvelle IA transformerait les connexions entre le travail, le secteur de l’éducation et les entreprises. Une réglementation européenne modifierait les flux de données. Une rupture d’approvisionnement ferait apparaître les industries dépendantes d’un fournisseur ou d’un matériau.

L’entrepreneur pourrait observer les connexions manquantes et découvrir de nouveaux marchés. L’urbaniste pourrait simuler les conséquences d’un nouveau quartier. Le citoyen pourrait comprendre les infrastructures dont dépend son quotidien. L’étudiant pourrait apprendre l’économie, la géopolitique ou l’écologie non plus comme des disciplines séparées, mais comme les différentes dimensions d’un même système. Une entreprise pourrait découvrir qu’elle ne vend plus seulement un produit mais qu’elle occupe un nœud stratégique entre plusieurs écosystèmes. Enfin, un gouvernement pourrait visualiser les dépendances critiques de son territoire.

Les portes qui s’ouvrent

Si les écosystèmes deviennent progressivement les véritables infrastructures de nos sociétés, de nouvelles portes apparaissent. Elles ne correspondent plus nécessairement à un secteur économique traditionnel. Elles naissent précisément entre les secteurs, dans les espaces où plusieurs systèmes commencent à se connecter.

Porte 1 : Voir les dépendances invisibles

La première porte consiste simplement à rendre visible ce que nous ne voyons pas. Derrière une voiture, une maison, un smartphone, un hôpital ou une entreprise se cachent des dizaines de réseaux interdépendants. Énergie, données, matériaux, logiciels, finance, logistique, réglementations et compétences forment une architecture invisible. La cartographie de ces relations permettrait de comprendre qu’un objet n’existe jamais seul. Nous pourrions alors identifier les dépendances critiques avant qu’une crise ne les révèle brutalement.

Porte 2 : Anticiper les réactions en chaîne

Comprendre les connexions permet ensuite d’imaginer leurs conséquences. Une pénurie d’eau peut affecter l’énergie, qui affecte l’industrie, qui influence l’emploi, les prix et finalement la stabilité d’un territoire. Une innovation en intelligence artificielle peut simultanément transformer l’éducation, le travail, la santé et les administrations. La prospective ne consisterait donc plus seulement à demander ce qu’il va arriver, mais plutôt si quelque chose change ici. Nous passerions donc progressivement de la prévision des événements à la compréhension de leurs propagations.

Porte 3 : Découvrir les marchés qui n’existent pas encore

Les grandes opportunités pourraient précisément apparaître entre deux écosystèmes qui ne communiquent pas encore suffisamment. Entre santé et habitat pourrait naître la maison préventive. Entre mobilité et énergie, de nouveaux systèmes de stockage distribués pourraient être mis en place. Entre IA et éducation, l’accompagnement intellectuel permanent pourrait devenir une norme et entre le travail et la productivité, la gestion du temps libéré aurait des conséquences colossales sur les gains de productivité. Le bâtisseur de 2040 ne chercherait donc plus seulement un produit manquant, il chercherait une connexion manquante. Et certaines des entreprises les plus importantes pourraient être celles qui sauront construire ces ponts.

Porte 4 : Faire apparaître de nouveaux métiers

Ces nouvelles connexions nécessiteront également des personnes capables de les comprendre et de les organiser. Nous pourrions voir apparaître des architectes d’écosystèmes, des cartographes de dépendances, des orchestrateurs de vie quotidienne, des auditeurs de résilience systémique ou encore des médiateurs entre les infrastructures intelligentes et les citoyens. Leur travail ne consisterait plus seulement à maîtriser parfaitement un seul domaine, mais à comprendre les interactions entre plusieurs domaines. La capacité à relier pourrait devenir une compétence aussi importante que celle de savoir produire.

Porte 5 : Transformer l’entreprise

Une entreprise pourrait également commencer à se définir autrement. Au lieu de se demander uniquement quel produit serait-t’il possible de vendre, elle pourrait se poser la question de l’écosystème qu’il est possible de construire. Une entreprise automobile pourrait ainsi participer simultanément à la mobilité, à l’énergie, au logiciel, à la robotique et aux infrastructures. Une entreprise technologique pourrait relier santé, paiement, habitat, communication et intelligence personnelle. L’entreprise de demain pourrait alors devenir moins une fabricante d’objets qu’une architecte de connexions.

Porte 6 : Transformer les territoires

La même logique pourrait s’appliquer aux villes et aux régions. Une ville ne serait plus seulement un ensemble de bâtiments, de routes et de services publics. Elle pourrait être considérée comme un immense écosystème dans lequel circulent l’énergie, l’eau, les personnes, les aliments, les déchets, les données, les capitaux et les connaissances. En cartographiant ces flux, un territoire pourrait identifier ses fragilités mais également ses ressources inexploitées. La ville de 2040 pourrait ainsi devenir une infrastructure capable non seulement de fonctionner, mais aussi d’apprendre de son propre fonctionnement.

Porte 7 : Construire la résilience

Plus nos systèmes deviennent interconnectés, plus une question devient importante : 

Que se passe-t-il lorsqu’un maillon disparaît ? 

La recherche permanente d’efficacité a souvent conduit à concentrer certaines infrastructures et des dépendances. La logique de 2040 pourrait introduire une autre valeur, à savoir la capacité de continuer à fonctionner malgré une rupture. Plusieurs sources énergétiques, plusieurs réseaux, des capacités locales, des systèmes de secours et davantage d’interopérabilité pourraient devenir des éléments essentiels. Construire un écosystème ne signifierait donc pas seulement connecter davantage, mais aussi éviter qu’une connexion indispensable devienne une dépendance absolue.

Porte 8 : Donner au citoyen une vision du système

Cette porte est probablement l’une des plus importantes. Aujourd’hui, nous utilisons quotidiennement des infrastructures dont nous comprenons rarement l’organisation. Nous savons utiliser l’électricité, Internet, une banque ou une plateforme numérique, mais beaucoup moins facilement identifier les chaînes de dépendance qui les rendent possibles. La Carte d’un écosystème pourrait rendre ces architectures compréhensibles. Le citoyen ne serait alors plus seulement utilisateur du système, il pourrait mieux comprendre les choix collectifs, les arbitrages et les vulnérabilités qui structurent son existence.

Porte 9 : Inventer de nouvelles formes de gouvernance

Lorsque les secteurs se mélangent, les responsabilités deviennent également plus difficiles à séparer. Il faut donc savoir qui gouverne une maison combinant l’énergie, la santé, l’IA et les données personnelles. Il faut savoir aussi qui fixe les règles d’un véhicule devenu simultanément moyen de transport, ordinateur, infrastructure énergétique et producteur de données. Les institutions pourraient devoir apprendre à gouverner non plus uniquement des secteurs, mais les relations entre les systèmes. La gouvernance de 2040 pourrait donc devenir elle aussi une forme d’architecture d’écosystèmes.

Les métiers de 2040

1. L’Architecte d’écosystèmes

Son travail consiste à concevoir non pas un produit, mais tout ce qui doit exister autour de lui pour qu’il fonctionne durablement. Il identifie les entreprises, les infrastructures, les technologies, les utilisateurs, les institutions et les ressources qui leurs sont nécessaires. Une ville pourrait faire appel à lui pour organiser un nouveau système de mobilité. Une entreprise pour construire les services entourant une innovation. Il travaille donc sur les relations entre les éléments plutôt que sur les éléments eux-mêmes. Il pourrait devenir l’équivalent systémique de l’architecte traditionnel.

2. Le Cartographe des dépendances

Il cherche ce que personne ne voit immédiatement. De quelles infrastructures dépend une entreprise ? Où sont ses fournisseurs critiques ? Quels pays contrôlent certaines ressources ? Que se passe-t-il si un réseau énergétique, numérique ou logistique cesse de fonctionner ? 

À partir de données économiques, industrielles et géopolitiques, il construit une représentation dynamique de ces dépendances. Son rôle est de rendre visible l’infrastructure invisible sur laquelle repose une organisation.

3. L’Ingénieur de résilience systémique

Une fois les dépendances identifiées, quelqu’un devra apprendre à les sécuriser. L’ingénieur de résilience systémique simule des ruptures  en ce qui concerne les pannes énergétiques, les cyberattaques, les catastrophes climatiques, les fermetures d’une frontière, les disparitions d’un fournisseur ou la défaillance d’une IA. Il recherche ensuite des chemins alternatifs permettant au système de continuer à fonctionner. Son objectif n’est donc pas d’empêcher toute crise, mais de construire des écosystèmes capables d’absorber les chocs sans s’effondrer.

4. L’Orchestrateur de vie quotidienne

Notre maison, notre mobilité, notre santé, notre agenda, nos finances et nos assistants numériques pourraient progressivement fonctionner ensemble. Mais qui organisera cet ensemble ? 

L’orchestrateur de vie quotidienne pourrait configurer cet environnement selon les besoins et les choix d’une personne ou d’une famille. Il déterminerait quelles automatisations sont souhaitables et lesquelles doivent rester sous contrôle humain. Ce métier associerait technologie, organisation, ergonomie, sécurité et accompagnement humain.

5. Le Designer d’interopérabilité

Nous posséderons probablement de plus en plus de systèmes intelligents provenant d’entreprises différentes. Encore faudra-t-il qu’ils puissent communiquer entre eux. Le designer d’interopérabilité aurait pour mission de créer les passerelles permettant aux appareils, aux logiciels, aux IA, aux services publics et aux infrastructures de fonctionner ensemble. Il ne fabriquerait pas nécessairement les différents éléments. Il construirait le langage qui leur permet de collaborer. C’est une fonction stratégique dans une économie dominée par les écosystèmes.

6. Le Médiateur humain & écosystème

Plus nos environnements prendront automatiquement des décisions, plus nous aurons besoin de comprendre pourquoi. Pourquoi la maison a-t-elle modifié sa consommation énergétique ? Pourquoi l’assurance propose-t-elle une prévention paticulière ? Pourquoi l’IA recommande-t-elle cette décision ? 

Le médiateur “humain & écosystème” pourrait expliquer le fonctionnement des systèmes complexes et permettre à l’individu de reprendre la main, principalement sur une incompréhension entre les deux. Il deviendrait en quelque sorte l’interprète entre l’être humain et son environnement intelligent.

7. L’Auditeur de souveraineté personnelle

Nos écosystèmes personnels pourraient dépendre de quelques grandes plateformes pour nos données, notre IA, nos paiements, notre santé ou notre maison. Ce nouveau professionnel analyserait le niveau réel d’autonomie d’un individu, d’une entreprise ou d’une institution :

Peut-on récupérer ses données ? Changer de fournisseur ? Désactiver certaines automatisations ? Continuer à fonctionner sans une plateforme particulière ? 

Son rôle serait de mesurer une nouvelle forme de richesse et notre capacité à rester maître de notre propre écosystème.

8. Le Designer de connexions

Il pourrait devenir l’un des métiers emblématiques du futur. Son travail commencerait par une question extrêmement simple :

Qu’est-ce qui devrait être relié et ne l’est pas encore ? 

Santé et logement, éducation et entreprise, énergie et mobilité, agriculture et ville productivité et temps disponible. Il rechercherait les espaces laissés vides entre les industries existantes pour imaginer de nouveaux services. Là où l’entrepreneur traditionnel recherche parfois un produit manquant, le designer de connexions rechercherait une relation manquante.

9. L’Explorateur de marchés invisibles

Il utiliserait la carte d’un écosystème imaginée précédemment. Mais au lieu d’y chercher les dépendances existantes, il chercherait les zones encore vides. Si deux secteurs commencent à converger mais qu’aucune entreprise n’occupe encore l’espace entre eux, une opportunité peut apparaître. Il pourrait ainsi détecter des marchés avant même qu’ils soient clairement identifiés comme tels. Sa matière première ne serait donc pas seulement la donnée économique ce serait au contraire les connexions émergentes.

10. Le Diplomate des écosystèmes

Les écosystèmes dépasseront naturellement les frontières. Une batterie peut dépendre de ressources extraites sur un continent, transformées sur un autre, intégrées ailleurs et contrôlées par des logiciels provenant encore d’un autre pays. Le diplomate des écosystèmes travaillerait donc sur les interdépendances technologiques, énergétiques, industrielles et numériques entre les États. Sa mission serait moins de négocier seulement des territoires mais plutôt des accès, des standards, des ressources, des données et des infrastructures communes.

11. Le Conservateur d’écosystèmes

Tout progrès ne nécessitera pas forcément de remplacer ce qui existe. Certains écosystèmes locaux comme les commerces, le savoir-faire, l’agriculture, les communautés ou bien encore le patrimoine industriel pourraient au contraire devoir être préservés. Le conservateur identifierait ce qui mérite d’être maintenu avant qu’une nouvelle infrastructure technologique ne le fasse disparaître. Il chercherait à intégrer l’ancien au nouveau plutôt que systématiquement le remplacer. Ce serait en quelque sorte le gardien de la diversité des systèmes humains.

12. L’Ingénieur de civilisation

C’est probablement le métier le plus prospectif.

Il ne construirait ni une voiture, ni une maison, ni une intelligence artificielle particulière. Il travaillerait sur les interactions entre l’habitat, la mobilité, l’énergie, la santé, le travail, l’éducation, les données, les institutions et la qualité de vie. Son laboratoire pourrait être un quartier, une ville ou une région toute entière.

Son rôle serait de poser une question :

Si nous modifions cette infrastructure, quelle manière de vivre sommes-nous indirectement en train de construire ? 

Les entreprises qui n’existent pas encore

1. ECOSYSTEM OS : Le système d’exploitation des écosystèmes

Cette entreprise développerait une plateforme capable de connecter les différents systèmes d’une organisation, d’un quartier ou d’une ville. Énergie, bâtiments, mobilité, eau, logistique et données pourraient être visualisés sur une même interface. Son rôle ne serait pas de remplacer les infrastructures existantes mais de leur permettre de communiquer. Elle deviendrait une sorte de système d’exploitation du monde physique, capable de montrer en temps réel comment les différentes composantes d’un écosystème interagissent.

2. DEPENDENCY MAP :  La cartographie des dépendances

Cette société commercialiserait précisément notre objet du futur et la carte de son   écosystème. Une entreprise pourrait lui demander : « De quoi dépend réellement notre activité ? » La plateforme reconstruirait alors les fournisseurs, l’énergie et  les ressources nécessaires, les infrastructures numériques, les compétences, les réglementations, les routes commerciales et les dépendances géopolitiques. Elle pourrait ensuite simuler différentes ruptures. Son produit ne serait donc pas une simple carte, mais la compréhension dynamique des vulnérabilités d’un système.

3. BRIDGE : L’entreprise qui construit les connexions manquantes

BRIDGE aurait une mission inhabituelle, à savoir de rechercher les secteurs qui devraient communiquer mais qui restent encore séparés. Santé et logement, énergie et mobilité, école et entreprise, agriculture et ville, productivité et temps disponible… 

Elle développerait ensuite les protocoles, les services ou les entreprises communes permettant de créer ces passerelles. Son marché serait donc littéralement constitué des espaces vides entre les marchés existants.

4. RESILIENCE LAB : Le crash-test des écosystèmes

Si nous réalisons des crash-tests automobiles, pourquoi ne pas réaliser demain des crash-tests de systèmes entiers ? 

Une ville, une entreprise ou une région fournirait son modèle à “RESILIENCE LAB”. L’entreprise simulerait ensuite les cyberattaques, les sécheresses, les pénuries énergétiques, les ruptures logistiques, les pannes d’IA, les crises financières ou la disparition d’un fournisseur stratégique. Elle identifierait aussi les réactions en chaîne et proposerait des architectures alternatives. Son activité consisterait à se demander ce qu’il faudrait modifier aujourd’hui pour continuer à fonctionner demain si quelque chose casse.

5. LIFE GRID : L’écosystème personnel

Cette entreprise ne vendrait presque aucun appareil. Elle connecterait ceux que nous possédons déjà. Habitat, voiture, santé, agenda, énergie, finances, alimentation et IA personnelle seraient toutes orchestrées selon les choix de l’utilisateur. “LIFE GRID” pourrait, par exemple, comprendre qu’une modification de l’agenda nécessite simultanément d’adapter la mobilité, le chauffage domestique, la recharge du véhicule et l’organisation familiale. Le produit ne serait plus un objet mais il serait celui de la coordination de la vie quotidienne.

6. INTEROP : Le traducteur universel

L’un des problèmes majeurs d’un monde composé d’écosystèmes sera probablement l’interopérabilité. “INTEROP” construirait donc les passerelles permettant aux technologies de fabricants différents de travailler ensemble. L’entreprise pourrait certifier qu’une maison, un véhicule, une IA ou un service énergétique respecte certaines normes communes. Sa valeur économique viendrait d’une chose extrêmement simple qui consisterait à faire fonctionner ensemble ce qui a été conçu séparément.

7. SOVEREIGNTY : Contrôler son propre écosystème

Cette entreprise proposerait aux particuliers comme aux organisations un audit de leur dépendance technologique :

Où sont leurs données ? Quelles plateformes sont indispensables ? Quels algorithmes prennent des décisions ? Peut-on changer de fournisseur ? Peut-on exporter ses informations ? Le système continuerait-il à fonctionner si un opérateur disparaissait ? 

“SOVEREIGNTY” pourrait ensuite construire des solutions alternatives. Une nouvelle industrie pourrait ainsi apparaître autour du droit de quitter un écosystème.

8. CIVILIZATION TWIN : Le jumeau numérique d’un territoire

Cette entreprise construirait des modèles numériques permettant de simuler le fonctionnement d’une ville ou d’une région. Populations, transports, logements, énergie, eau, économie, santé et infrastructures, toutes pourraient être reliées dans une représentation commune. 

Avant de construire un nouveau quartier, les décideurs pourraient tester plusieurs scénarios et observer leurs conséquences possibles. Le jumeau numérique ne représenterait donc plus seulement une machine ou un bâtiment mais plutôt un morceau de société.

9. LOCAL LOOP : L’entreprise des boucles locales

Et si certains déchets d’une organisation devenaient les ressources d’une autre ? 

La chaleur industrielle, l’eau, les matériaux, l’énergie, l’alimentation et la logistique pourraient être organisés à l’échelle d’un territoire tout entier. “LOCAL LOOP” rechercherait ces complémentarités puis connecterait les entreprises, les collectivités et pourquoi pas, les habitants?

Une usine produisant donc de la chaleur pourrait alimenter des bâtiments. Certains matériaux inutilisés pourraient rejoindre d’autres chaînes de production. L’entreprise gagnerait de l’argent en transformant des pertes séparées en ressources partagées.

10. MISSING MARKET : Le détecteur de marchés inexistants

“MISSING MARKET utiliserait l’IA, la prospective et la cartographie d’écosystèmes pour rechercher non pas les marchés existants, mais les marchés qui devraient logiquement apparaître. Elle observerait qu’une technologie progresse ici, qu’un comportement change ailleurs et qu’une nouvelle réglementation apparaît dans un troisième domaine. Lorsque ces trajectoires commencent à converger, elle signalerait que quelque chose manque dans un contexte bien précis.

11. ECOSYSTEM SCHOOL : L’école des bâtisseurs

Cette entreprise partirait du principe que l’éducation reste largement organisée en disciplines alors que les problèmes contemporains sont de plus en plus systémiques.

Les étudiants travailleraient donc sur des écosystèmes réels : 

L’eau, la mobilité, l’alimentation, la santé, l’énergie ou l’habitat. Ingénieurs, économistes, designers, sociologues et spécialistes des politiques publiques seraient donc amenés à travailler ensemble. On y apprendrait plus seulement à résoudre un problème. On apprendrait au contraire à comprendre ce que sa solution modifiera ailleurs.

12. ECOSYSTEM FACTORY : L’usine à écosystèmes

Elle ne créerait pas nécessairement des produits. Elle créerait plutôt les conditions permettant à d’autres entreprises d’exister.

Si un territoire souhaitait développer un écosystème autour de la robotique domestique, “ECOSYSTEM FACTORY” réunirait les fabricants, les universités, les financeurs, les énergéticiens, les collectivités, les centres de formation, les fournisseurs de composants et des futurs utilisateurs. Son produit serait donc extrêmement particulier car elle fabriquerait des environnements économiques.

Après l’économie du produit, puis l’économie du service, puis l’économie des plateformes, nous pourrions entrer progressivement dans l’économie des écosystèmes.

LES PROTOTYPES 2040

  • Prototype 028 — La Carte vivante des écosystèmes : une interface permettant de visualiser les dépendances entre énergie, mobilité, habitat, santé, données, finance et institutions.
  • Prototype 029 — Le Simulateur de réactions en chaîne : un outil capable de montrer comment une rupture ou une innovation dans un secteur pourrait se propager dans les autres.
  • Prototype 030 — Le Détecteur de connexions manquantes : une IA recherchant les liens encore inexistants entre secteurs afin d’identifier de nouveaux services, métiers et marchés.
  • Prototype 031 — Le Passeport de résilience : un indicateur évaluant la dépendance d’une personne, d’une entreprise ou d’un territoire à quelques infrastructures critiques.
  • Prototype 032 — L’Orchestrateur d’écosystème personnel : un système reliant habitat, mobilité, santé, énergie, finances et IA personnelle autour des choix de l’utilisateur.
  • Prototype 033 — Le Jumeau d’écosystème territorial : une représentation numérique permettant à une ville ou une région de simuler les conséquences de ses décisions.
  • Prototype 034 — La Bourse des ressources invisibles : une plateforme mettant en relation les ressources inutilisées des uns comme l’énergie, la chaleur, les matériaux, les espaces ou compétences avec les besoins des autres.
  • Prototype 035 — La Fabrique d’écosystèmes : une plateforme réunissant entreprises, citoyens, chercheurs, investisseurs et institutions afin de construire collectivement un nouvel écosystème autour d’un problème donné.

LE GRAND BASCULEMENT 

Le grand basculement serait le passage d’une société organisée autour d’objets, d’entreprises et de secteurs relativement séparés à une société organisée autour d’écosystèmes interconnectés.

En 2040, la valeur pourrait se déplacer vers ce qui relie ces différents éléments.

La voiture devient une composante du réseau énergétique. La maison devient un espace de santé préventive. L’IA relie travail, éducation, consommation et organisation personnelle. La ville connecte mobilité, énergie, eau, données et services publics. Une entreprise peut simultanément appartenir à plusieurs secteurs parce qu’elle construit autour d’elle tout un environnement.

Le basculement pourrait donc se résumer ainsi :

Hier, la puissance venait de ce que nous possédions ou produisions. Demain, elle pourrait venir de notre capacité à relier, orchestrer et rendre interdépendants des systèmes entiers.

ÉDUCATION, FORMATIONS ET PASSEPORT DE CIVILISATION

L’école nous apprend traditionnellement à découper le monde pour mieux le comprendre. Les sciences, l’économie, l’histoire, la géographie, la technologie, et la philosophie font partie de cet apprentissage de la compréhension. Cette méthode reste indispensable, mais le monde de 2040 pourrait demander une compétence supplémentaire c’est-à-dire d’être capable de reconstruire les liens entre ces connaissances. Cela veut dire que comprendre l’énergie sans comprendre la géopolitique deviendra difficile. Comprendre l’intelligence artificielle sans réfléchir au travail, aux données et aux libertés individuelles sera insuffisant. Comprendre la mobilité sans l’énergie, la ville et les infrastructures donnera une vision incomplète du monde dans lequel nous vivons. L’éducation de 2040 pourrait donc apprendre simultanément ces disciplines et leurs connexions.

La formation professionnelle pourrait suivre la même évolution. Au lieu de former uniquement des spécialistes d’un secteur, certaines formations prépareraient des personnes capables de travailler entre plusieurs univers. Nous pourrions voir apparaître des cursus d’architecture d’écosystèmes, de cartographie des dépendances, d’interopérabilité, de résilience systémique, d’orchestration des environnements intelligents ou encore de prospective des marchés émergents.

Le Passeport de civilisation pourrait précisément mesurer cette nouvelle capacité. Il ne serait ni un diplôme supplémentaire ni une accumulation de connaissances. Il représenterait plutôt les portes intellectuelles qu’une personne a appris à ouvrir.

Un passeport pour tous les âges

Comme dans nos précédents Passeports 2040, nous avons démontré que ces portes pourraient être adaptées à chaque étape de la vie :

4–8 ans : découvrir que les choses fonctionnent ensemble.


Primaire : comprendre les chaînes simples de dépendance.


Secondaire : cartographier les conséquences d’une décision.

Université : travailler sur des systèmes complexes réels.
 

Entreprises : identifier les dépendances, les connexions et les nouveaux marchés.
 

Décideurs publics : anticiper les effets systémiques des décisions.
 

Citoyens : comprendre les infrastructures qui organisent leur quotidien.

Et peut-être que le véritable Passeport de civilisation de 2040 ne certifiera finalement pas ce que nous savons. Il pourrait certifier au contraire quelque chose de beaucoup plus précieux :

Notre capacité à comprendre les conséquences de ce que nous construisons. Car dans une civilisation d’écosystèmes interconnectés, être instruit ne signifiera peut-être plus seulement comprendre les différentes pièces du monde, mais comprendre ce qui se produit lorsque nous les assemblons.

LA MÉTHODE DU LABO

Le Labo 2040 ne cherche pas à prédire précisément le futur. Il cherche plutôt à construire une méthode permettant de détecter ce qui change, comprendre pourquoi, découvrir les connexions qui apparaissent et imaginer ce qu’elles pourraient rendre possible. Et dans ce sixième numéro, cette méthode prend tout son sens car une innovation devient réellement transformatrice lorsqu’elle cesse d’être isolée et commence à modifier l’écosystème qui l’entoure.

OBSERVER : repérer les éléments qui commencent à changer

Tout commence par l’observation. Une nouvelle technologie apparaît. Une entreprise change de modèle. Un comportement se transforme. Une réglementation évolue. Deux secteurs autrefois séparés commencent à se rapprocher.

Pris individuellement, ces phénomènes peuvent sembler anecdotiques, mais le rôle du Labo consiste à se poser la question sur les causes de ce qui a créé cette situation et pourquoi cela arrive aujourd’hui. Ensuite il faut se demander s’il s’agit d’un évènement isolé ou d’une transformation profonde qui changera l’humanité. Enfin cela consiste aussi à se demander si nous pouvons observer d’autres changements semblables et pourquoi pas les comparer entre eux.

Observer signifie donc rechercher les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des évidences et c’est peut-être une des pistes qui pourrait mener à l’élaboration d’une entreprise mais aussi à un véritable changement de société.

COMPRENDRE : chercher ce qui rend le changement possible

Une innovation n’apparaît jamais seule. Derrière elle se trouvent des technologies, des infrastructures, des capitaux, des comportements, des compétences, des réglementations et parfois des transformations géopolitiques. Comprendre consiste donc à démonter le phénomène pour découvrir son architecture invisible. Pour le Cybercab de Tesla, par exemple, il ne suffit pas d’observer le véhicule. Il faut regarder l’IA, les batteries, l’énergie, les infrastructures, la réglementation, les assurances, la ville et les habitudes de mobilité. 

RELIER : construire la carte des dépendances

Une fois les éléments identifiés, nous devons comprendre comment ils agissent les uns sur les autres. Mais surtout, nous recherchons trois choses, les connexions existantes, qui expliquent comment le système fonctionne, les dépendances critiques, qui révèlent ses fragilités et enfin les connexions manquantes, qui peuvent révéler les innovations de demain.

C’est ici que la prospective devient particulièrement intéressante, car un espace vide entre deux systèmes peut devenir un produit, un service, un métier ou un marché qui n’existe pas encore.

INVENTER : construire ce qui manque

Il ne suffit plus ici d’observer le futur mais d’essayer de construire quelque chose avec ce que nous avons découvert :

Si une connexion manque, inventons-la, si une dépendance constitue une faiblesse, imaginons une alternative, si deux secteurs commencent à converger, demandons-nous quel service pourrait apparaître entre eux et si un nouvel écosystème se dessine, imaginons les entreprises, les métiers et les infrastructures nécessaires pour le faire fonctionner. C’est exactement ici qu’apparaissent nos “Prototypes 2040”, nos entreprises qui n’existent pas encore et nos nouveaux métiers…

La question que nous laissons ouverte

Nous avons commencé ce Labo 2040 en observant des objets, des entreprises, des technologies, des territoires et des idées. Puis nous avons découvert derrière eux des connexions. Et derrière ces connexions, des écosystèmes qui deviennent progressivement les véritables infrastructures de nos sociétés.

Mais une question demeure :

Que se passe-t-il lorsque nous devenons tellement dépendants de ces écosystèmes que nous ne pouvons plus réellement vivre en dehors d’eux ?

Une maison intelligente peut nous protéger. Une IA personnelle peut nous accompagner. Une ville connectée peut anticiper nos besoins. Une entreprise peut construire un environnement extraordinairement efficace. Un écosystème économique peut simplifier une grande partie de notre existence, mais à partir de quel moment l’écosystème que nous avons construit pour nous servir commence-t-il à déterminer notre manière de vivre ?

Qui décidera de ses règles, qui pourra les modifier, qui possédera les infrastructures, les données et les connexions ? Pourrons-nous encore changer d’écosystème, pourrons-nous choisir de ne pas utiliser certains services, et surtout, conserverons-nous la possibilité de vivre autrement ?

Le véritable enjeu de 2040 ne sera peut-être pas seulement de construire des écosystèmes toujours plus intelligents, efficaces et interconnectés, il sera aussi de préserver la liberté de ceux qui les habitent !

Nous laisserons donc cette question ouverte :

Si les écosystèmes deviennent les véritables infrastructures de nos sociétés, comment pouvons-nous les construire suffisamment puissants pour améliorer nos vies, sans qu’ils deviennent suffisamment indispensables pour commencer à les choisir à notre place ?

Et peut-être est-ce précisément là que commence le prochain travail du bâtisseur de civilisation. C’est à dire ne plus seulement se demander ce que nous pouvons connecter, mais également ce que nous devons volontairement laisser libre.

Cordialement

Allan K

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